Je te proteste (et tu peux m'en croire, moi qui ai passé plusieurs milliers d'années à mâcher un aliment si dur), je te proteste que, depuis le berceau jusqu'à la bière, l'homme ne saurait digérer ce vieux levain. Crois-en l'un de nous, l'univers n'est fait que pour un Dieu. Il s'y contemple dans l'éclat d'une éternelle lumière: nous, il nous a créés pour les ténèbres; et pour vous le jour vaut la nuit, la nuit vaut le jour.
FAUST.
Mais je le veux!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Voilà parler, cela s'entend. Néanmoins, je l'avoue, un point m'embarrasse: le temps est court, l'art est long et j'imagine que vous feriez bien mieux de m'écouter. Associez-vous avec un poète; laissez-le se livrer aux écarts de son imagination, et entasser sur votre tête tout ce qu'il y a de nobles qualités et de sentiments honorables, le courage du lion et la vitesse du cerf, le sang bouillant de l'Italien et la persévérance de l'homme du Nord; qu'il trouve le secret d'allier en vous la grandeur d'âme à l'astuce et de vous douer au déclin de l'âge des passions brûlantes de la jeunesse: j'aurais plaisir à connaître un pareil original, je l'appellerais monsieur Microcosme[11].
FAUST.
Et que suis-je donc, s'il ne m'est pas possible d'atteindre à cette couronne de l'humanité, objet continuel de tous mes désirs?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu es, après tout... ce que tu es. Mets sur ta tête une perruque où les boucles flottent par millions, chausse tes pieds de brodequins hauts d'une coudée; tu n'en resteras pas moins ce que tu es.
FAUST.