—Ne le croyez pas, répliqua le roi; mais, lorsqu'il parle de vols, de brigandages et de mensonges, vous pouvez y ajouter foi sans crainte; car vraiment il n'y a jamais eu de plus grand menteur.»

La reine dit: «Il est vrai que jusqu'ici il a mérité peu de confiance; mais songez maintenant que, cette fois, il accuse son oncle le blaireau et son propre père et qu'il dévoile leurs forfaits. Il ne dépendait que de lui de les ménager et de mettre ses histoires sur le compte d'autres animaux; il ne mentirait pas si follement.

—Si vous pensez, répondit le roi, que cela vaudrait mieux et qu'il n'en résultera pas un plus grand mal, je ferai comme il vous plaît; je prendrai sur moi les crimes de Reineke et sa cause. Encore une fois, mais une dernière, je me fierai à lui! qu'il y songe bien, car j'en jure par ma couronne, si jamais, à l'avenir, il se livre au mensonge et au crime, il s'en repentira éternellement. Tous ses parents quels qu'ils soient, même au dixième degré, payeront pour lui. Nul ne m'échappera et ils périront tous dans les procès, la honte et la misère!»

Lorsque Reineke vit comment les pensées du roi prenaient un autre cours, il reprit courage et dit: «Serais-je donc assez fou, sire, pour vous raconter des histoires dont la vérité ne serait pas démontrée dans quelques jours?» Et le roi crut à ses paroles et lui pardonna tout, la trahison de son père, puis ses propres méfaits. La joie de Reineke fui immense: il échappait à temps à la fureur de ses ennemis et à la mort.

«Noble roi, très-gracieux seigneur! dit-il, puisse Dieu vous rendre, à vous et à votre épouse, tout ce que vous avez fait pour votre serviteur indigne; je ne l'oublierai jamais et je vous en garderai une reconnaissance éternelle. Certes, il n'y a nulle part sous le soleil quelqu'un à qui j'aimerais mieux donner ce magnifique trésor qu'à vous deux. De quelles grâces ne m'avez-vous pas comblé! C'est pourquoi je vous donne bien volontiers le trésor du roi Eimery tel qu'il l'a possédé. Je vais vous dire maintenant où il est, et en toute vérité. Écoutez! dans l'est des Flandres, il y a un désert au milieu duquel il y a un bouquet de bois, il s'appelle Husterlo, retenez bien le nom! puis il y a une fontaine qui s'appelle Krekelborn, vous comprenez, qui n'est pas loin du petit bois. Dans toute l'année, il ne passe pas un homme ni une femme dans ce pays-là ; il n'est hanté que par la chouette et le hibou. C'est là que j'ai enfoui le trésor. L'endroit s'appelle Krekelborn, remarquez-le bien! Allez-y vous-même avec votre épouse; personne ne serait assez sûr pour le charger d'un tel message et il y aurait trop à perdre; je ne vous le conseille pas. Allez-y vous-même. Vous passerez près de Krekelborn; vous apercevrez ensuite deux jeunes bouleaux et, remarquez-le bien, l'un n'est pas loin de la source; dirigez-vous tout droit sur les bouleaux: le trésor est au pied. Grattez et creusez la terre; vous trouverez d'abord de la masse entre les racines; vous découvrirez tout de suite les joyaux les plus riches en or fin artistement travaillé; vous y trouverez aussi la couronne d'Eimery; si la volonté de l'ours s'était réalisée, c'est lui qui devrait la porter. Vous verrez, en outre, mainte parure et maint joyau chefs-d'œuvre d'orfèvrerie; on n'en fait plus comme cela; qui voudrait les payer? Quand vous verrez, sire, toutes ces richesses sous vos yeux, oui, j'en suis sûr, vous m'honorerez dans votre souvenir. Reineke, vous direz-vous, honnête renard, toi qui as caché si sagement tant de trésors sous la mousse, puisses-tu être heureux partout et toujours!» C'est ainsi que parla l'hypocrite.

Le roi repartit: «Il faut que vous m'accompagniez; car comment trouverai-je l'endroit tout seul? J'ai bien entendu parler d'Aix-la-Chapelle, de Lubeck, de Cologne et de Paris; mais jamais de ma vie je n'ai entendu nommer Husterlo non plus que Krekelborn; ne dois-je pas craindre que tu ne nous fasses de nouveaux mensonges et que tu n'inventes tous ces noms?»

Reineke n'entendit pas avec plaisir ce soupçon de la bouche du roi; il dit: «Je ne vous envoie pas pourtant bien loin d'ici, comme s'il s'agissait d'aller sur les bords du Jourdain. Comment vous parais-je suspect à présent? D'abord, je m'en tiens là , on peut tout trouver dans les Flandres. Interrogeons quelques personnes; un autre me confirmera. Krekelborn, Husterlo, ai-je dit, et les noms sont véritables.» Là -dessus, il appelle Lampe, et Lampe arrive en tremblant. Reineke lui crie: «N'ayez pas peur; le roi exige, par le serment de fidélité que vous lui avez prêté dernièrement, que vous disiez toute la vérité; dites-nous, si toutefois vous le savez, où se trouvent Husterlo et Krekelborn? Nous écoutons.»

Lampe dit: «Je puis vous le dire. C'est dans le désert. Krekelborn est tout près d'Husterlo. Les gens appellent Husterlo ce petit bois où Simonet le bancroche s'était retiré pour y fabriquer de la fausse monnaie avec ses compagnons. J'y ai beaucoup souffert de la faim et du froid quand je m'y réfugiai en grande détresse pour fuir le chien Ryn.»

Reineke lui dit: «Vous pouvez maintenant retourner près des autres; le roi est suffisamment instruit.» Et le roi dit à Reineke: «Pardonnez-moi, si j'ai été un peu vif et si j'ai douté de votre parole; mais songez maintenant à me mener à cet endroit.»

Reineke dit: «Combien je m'estimerais heureux, s'il m'était permis aujourd'hui de partir avec le roi et de le suivre dans les Flandres; mais on vous l'imputerait à péché. Quelle que soit ma honte, je dois faire un aveu que j'aurais voulu taire encore plus longtemps. Il y a quelque temps que Isengrin fit ses vœux dans un couvent; à la vérité, ce n'était pas pour l'amour de Dieu, mais bien pour l'amour de son estomac: il dévorait presque tout le couvent! On lui donnait à manger pour six; tout cela était trop peu pour lui; il se plaignit à moi de sa faim et de ses ennemis; enfin, j'en pris pitié, quand je le vis maigre et malade; c'est mon proche parent. Je l'aidai à prendre la clef des champs. Voilà comment j'ai encouru l'excommunication du pape. Je voudrais donc sans retard, avec votre consentement, veiller aux intérêts de mon âme et, demain matin, au lever du soleil, partir en pèlerin pour Rome afin d'y chercher l'absolution; de là , je passerai la mer. Ainsi tous mes pêchés seront lavés; et, si je reviens au pays, je pourrai marcher à vos côtés avec honneur. Mais, si je le faisais aujourd'hui, chacun se dirait: «Comment le roi peut-il fréquenter encore Reineke, qu'il vient de condamner à mort et qui, de plus, est frappé d'excommunication?» Sire, vous le voyez bien, il ne faut plus y songer.