Voilà comment Reineke sut regagner entièrement l'amour du roi et quitta la cour avec de grands honneurs; il avait l'air d'aller en terre sainte avec son bâton et sa besace, mais il n'avait pas plus à y faire qu'un arbre de mai à Aix-la-Chapelle. Il avait bien d'autres projets en tête. Pour le moment, il avait réussi à se jouer de son roi et à se faire suivre à son départ et accompagner avec force honneurs par tous ceux qui l'avaient accusé. Et, ne pouvant renoncer à la ruse, il dit encore en partant: «Sire, veillez bien à ce que les deux traîtres ne vous échappent pas. Une fois libres, ils ne renonceraient pas à leurs affreux attentats. Votre vie est menacée, sire songez-y!»
Il partit dans une attitude calme, religieuse, avec un air plein de candeur, comme s'il n'avait jamais fait autre chose. Le roi retourna alors à son palais, suivi de tous les animaux qui, par son ordre, avaient d'abord accompagné Reineke un bout de chemin; et le coquin avait pris des mines si tristes, si désolées, qu'il avait ému la pitié de plus d'un bon cœur. Lampe était surtout très-ému: «Pourquoi, disait le scélérat, pourquoi, mon cher Lampe, faut-il nous quitter? Si vous étiez assez bon, vous et Bellyn, le bélier, pour m'accompagner encore plus loin, votre société me serait un grand bienfait. Vous êtes d'agréable compagnie et d'honnêtes gens, chacun dit du bien de vous, cela me ferait honneur; vous êtes ecclésiastiques et de mœurs saintes; vous vivez justement comme j'ai vécu dans mon ermitage; des herbes vous suffisent, et vous apaisez votre faim avec des feuilles et du gazon et vous ne demandez jamais du pain ou de la viande ou d'autres aliments plus recherchés.» C'est pas ces paroles louangeuses qu'il ensorcelait ces deux caractères faibles; tous deux l'accompagnèrent jusqu'à sa demeure. Lorsqu'ils virent le donjon de Malépart, Reineke dit au bélier: «Restez ici, Bellyn, et mangez à loisir ce gazon et ces plantes; ces montagnes produisent des herbes d'un goût excellent. J'emmène Lampe avec moi; priez-le de consoler ma femme, qui est déjà bien affligée et qui tombera dans le désespoir lorsqu'elle apprendra que je vais en pèlerinage à Rome.»
Le renard se servait de ces douces paroles pour les tromper tous les deux. Il fit entrer Lampe; ils trouvèrent dame Renard bien triste, couchée auprès de ses enfants, vaincue par l'affliction; car elle n'espérait plus voir Reineke revenir de la cour. Quand elle l'aperçut, avec sa besace et son bâton, elle s'en étonna fort, et dit: «Mon cher Reineke, dites-moi comment cela s'est-il passé? Que vous est-il arrivé?» Et il dit: «J'étais déjà condamné, prisonnier, enchaîné, lorsque le roi me fit grâce et me délivra, et je m'en vais en pèlerinage; Brun et Isengrin restent en otages; puis le roi m'a donné Lampe pour le punir et nous en ferons ce que bon nous semblera. Car c'est le roi qui m'a dit à la fin et en connaissance de cause: «C'est Lampe qui t'a trahi.» Il a donc mérité un grand châtiment; c'est lui qui me payera tout.» Lorsque Lampe entendit ces paroles menaçantes, il eut peur, il perdit la tête; il voulut se sauver et chercha à s'enfuir. Reineke lui barra rapidement le chemin de la porte et saisit par le cou le pauvre diable, qui se mit à crier de toutes ses forces: «Au secours! au secours! Bellyn, je suis perdu! le pèlerin m'égorge!» Mais il ne cria pas longtemps, car Reineke eut bientôt fait de lui couper la gorge. Voilà comme il traita son hôte. «Venez, dit-il, et mangeons vite, car le lièvre est gras et d'un goût parfait. C'est vraiment la première fois qu'il sert à quelque chose, le nigaud! Il y a longtemps que je le lui avais promis; mais maintenant, c'en est fait. Que le traître aille donc m'accuser encore!»
Reineke se mit à la besogne avec sa femme et ses enfants. Ils écorchèrent le lièvre sans plus tarder et le mangèrent de bon appétit. Dame Renard le trouva délicieux et s'écria plus d'une fois: «Mille fois merci au roi et à la reine; grâce à eux, nous avons fait un festin magnifique; que Dieu les en récompense!
—Mangez toujours, disait Reineke; cela suffit pour aujourd'hui, mais notre appétit ne chômera pas, car je compte vous approvisionner encore; il faudra bien, en fin de compte, que tous ceux qui s'attaquent à moi et me veulent du mal payent l'écot.»
Dame Ermeline dit: «Oserais-je vous demander comment vous vous êtes tiré d'affaire?—Il me faudrait bien des heures, répondit-il, si je voulais raconter avec quelle adresse j'ai enlacé le roi et l'ai trompé, lui et la reine. Oui, je ne vous le cache pas: l'amitié qui règne entre le roi et moi ne tient qu'à un fil et ne durera pas longtemps. Quand il saura la vérité, il se mettra dans une terrible colère. Si je retombe jamais en son pouvoir, ni or ni argent ne pourront me sauver; il me poursuivra et cherchera à me prendre. Je ne dois pas attendre de merci, je le sais parfaitement; il ne me lâchera pas que je ne sois pendu, il faut nous sauver. Fuyons en Souabe! Là , personne ne nous connaît; nous y vivrons suivant la coutume du pays! Vive Dieu! on fait là bonne chère et tout s'y trouve en abondance: des poulets, des oies, des lièvres, des lapins, du sucre, des dattes, des figues, des raisins de caisse et des oiseaux de toutes sortes; et l'on y fait le pain avec du beurre et des œufs. L'eau est pure et limpide, l'air est doux et serein. Il y a des poissons en quantité, les uns s'appellent gallines, et les autres pullus, gallus et anas; qui sait tous leurs noms! Voilà les poissons que j'aime, je n'ai pas besoin de plonger profondément sous l'eau; je m'en suis toujours nourri lorsque je vivais en ermite. Oui, ma petite femme, si nous voulons enfin goûter la paix, il nous faut aller là ; vous viendrez avec moi. Entendez-moi bien! le roi m'a laissé échapper cette fois parce que je lui ai fait un conte sur des choses fantastiques. J'ai promis de lui livrer le trésor du roi Eimery; je lui ai décrit la place où il doit se trouver près de Krekelborn. Quand ils viendront pour le chercher, ils ne trouveront pas un fétu; ils fouilleront en vain, et, quand le roi se verra ainsi trompé, il se mettra dans une colère épouvantable. Car vous pouvez vous faire une idée de tous les mensonges que j'ai dû inventer avant d'échapper. Il est vrai qu'il s'agissait de la potence; jamais je n'ai été dans une plus grande détresse, dans une angoisse plus affreuse. Non, je ne souhaite pas de me revoir en pareil danger. Bref, il m'arrivera ce qu'il voudra, jamais je ne me laisserai persuader de retourner à la cour pour me mettre encore au pouvoir du roi; il faudrait vraiment la plus grande habileté du monde pour retirer seulement mon petit doigt de sa gueule.»
Dame Ermeline dit avec tristesse: «Qu'allons-nous devenir? Nous serons pauvres et étrangers dans tout autre pays; ici, rien ne nous manque. Vous êtes toujours le seigneur de vos paysans. Est-il donc nécessaire de chercher aventure ailleurs? Vraiment, quitter le certain pour l'incertain n'est guère prudent ni louable. Ne sommes-nous donc pas en sûreté ici? Notre château est si fort! Quand même le roi nous assiégerait avec son armée et couvrirait la route de ses troupes, nous avons tant de portes secrètes, tant de sentiers inconnus, que nous échapperions toujours. Vous le savez mieux que moi, qu'est-il besoin de vous le dire? Il faut bien des choses pour que nous tombions par force dans ses mains. Ce n'est pas cela qui m'inquiète. Mais ce qui m'attriste, c'est que vous ayez promis de passer la mer. Je puis à peine me calmer; que pourrait-il en advenir!
—Ma chère femme, ne vous tourmentez pas, répondit Reineke, écoutez-moi et faites attention: il vaut mieux donner sa parole que sa vie. C'est ce que m'a dit autrefois un saint homme dans le confessionnal; une promesse forcée ne signifie rien. Cela ne m'empêchera pas de continuer à faire des miennes. Mais il en sera comme vous avez dit: je reste ici. Dans le fait, j'ai peu de chose à aller chercher à Rome, et, quand j'aurais fait dix vœux, je ne tiens pas à voir Jérusalem. Je resterai près de vous; la vie sera plus facile; partout ailleurs je ne serai pas mieux qu'ici. Si le roi veut me faire du souci, eh bien, je l'attendrai; il est plus fort et plus puissant que moi; mais il peut m'arriver de l'ensorceler encore et de le coiffer encore une fois du bonnet des fous. Si Dieu me prête vie, il s'en trouvera plus mal qu'il ne pense, je le lui promets!»
Bellyn se mit à crier à la porte avec impatience: «Lampe, ne sortirez-vous pas? Venez donc! Il est temps de partir!» Reineke l'entendit, descendit bien vite, et lui dit:«Mon cher, Lampe vous prie de l'excuser; il est en train de rire avec sa cousine, il espère que vous voudrez bien le lui permettre. Allez toujours en avant, car sa cousine Ermeline ne le laissera pas partir de si tôt; vous ne voulez pas troubler sa joie?»
Bellyn répondit: «J'ai entendu crier; qu'était-ce donc? J'ai cru reconnaître la voix de Lampe; il criait: «Bellyn, au secours! au secours!» Lui avez-vous fait du mal?» Le malin renard lui dit: «Écoutez-moi bien! Je parlais du pèlerinage que j'ai fait vœu de faire: à cette nouvelle, ma femme tomba dans le désespoir, une frayeur mortelle la saisit; elle tomba sans connaissance. Lampe le vit et en fut effrayé, et, dans son trouble, il se mit à crier: «Au secours, Bellyn, Bellyn! oh! venez vite, ma cousine n'en reviendra pas!»