»Mais écoutez-moi encore. Quand un enfant n'est pas légitime, qu'y peut-il faire? Il n'a qu'à se tenir tranquille, car voilà tout ce que je veux dire, comprenez-moi bien. Quand donc un bâtard se conduit humblement et n'irrite pas les autres par sa vanité, cela ne saute pas aux yeux et l'on aurait tort de gloser sur ces gens-là . Ce n'est pas la naissance qui nous fait noble et bon; on ne peut pas nous en faire une honte. C'est le vice et la vertu qui distinguent les hommes. On honore, et avec raison, des ecclésiastiques bons et bien instruits, mais les mauvais donnent un mauvais exemple. Quand un de ceux-ci prêche les meilleures choses, les laïques se prennent à dire: «Il dit le bien et fait le mal; lequel des deux choisir?» Il ne sert pas l'Église non plus, il a beau prêcher: «Imposez-vous et bâtissez des églises, je vous le conseille, mes chers frères, si vous voulez gagner des grâces et des indulgences!» C'est ainsi qu'il termine tous ses sermons, et sa contribution est bien mince, nulle même. S'il n'y avait que lui, l'église tomberait en ruine. Car il ne s'inquiète que de vivre le mieux du monde, de se parer de vêtements précieux et de se nourrir de mets délicats. Quand il s'est ainsi préoccupé outre mesure des choses de ce monde, comment pourra-t-il prier et chanter la messe? Un bon prêtre est journellement et à toute heure voué assidûment au service du Seigneur. Il ne songe qu'à faire le bien; il est utile à la sainte Église: il sait guider les laïques, par le bon exemple sur le chemin du salut jusqu'à la porte. Mais je connais aussi ceux qui sont des hypocrites; ils ne font que bavarder et criailler pour l'apparence, et recherchent toujours les riches; ils savent flatter et aiment par-dessus tout à se faire inviter. Si l'on en convie un à sa table, le second vient aussi; il en vient même encore deux ou trois. Au couvent, celui qui sait bien parler, on l'élève en dignité, il devient lecteur, custode ou prieur; les autres sont mis de côté. Les plats sont inégalement servis; car il y en a qui passent la nuit dans le chœur à chanter, à lire, autour des tombeaux, tandis que les autres ont du bon temps, du repos, et mangent les meilleurs morceaux. Et les légats du pape, les abbés, les prieurs, les prélats, les béguines et les moines, qu'il y aurait à dire là -dessus! partout la devise est: Donnez-moi le vôtre et laissez-moi le mien. On en trouverait bien peu, pas sept peut-être, qui mènent une sainte vie, suivant la règle de leur ordre. Voilà comment l'état ecclésiastique est faible et défectueux.
—Mon oncle, dit le blaireau, je trouve étrange que vous confessiez les péchés d'autrui. À quoi cela vous servira-t-il? Il me semble que vous avez assez des vôtres. Dites-moi, mon oncle, qu'avez-vous à vous tourmenter de l'état ecclésiastique, de ceci et de cela? Que chacun porte son fardeau, que chacun réponde de la manière dont il remplit les devoirs de son état; personne ne pourra se soustraire, ni jeunes ni vieux, dans le siècle ou bien dans le cloître, vous parlez trop de toutes sortes de choses et vous pourriez m'induire en erreur à la fin. Vous savez parfaitement le train du monde et l'arrangement de toutes les choses; personne ne ferait un meilleur prêtre. Je devrais venir, avec d'autres ouailles, me confesser près de vous, écouter votre enseignement et puiser à votre sagesse; car, je dois l'avouer, la plupart d'entre nous sont lourds et grossiers et en auraient bien besoin.»
Quand ils approchèrent de la cour, Reineke dit: «Le sort en est jeté!» et il prit son courage à deux mains. Ils rencontrèrent Martin le singe, qui se mettait en route pour Rome; il les salua tous deux. «Mon cher oncle, prenez courage,» dit-il au renard. Et il l'interrogea sur ce qui lui était arrivé, quoique l'affaire lui fût parfaitement connue.
Reineke lui dit: «J'ai été accusé de nouveau par quelques fripons, je ne sais trop qui, mais il y a surtout la corneille et le lapin; l'un a perdu sa femme, l'autre son oreille. Que m'importe cela? Si je pouvais seulement parler au roi en particulier, ils s'en ressentiraient tous les deux. Mais ce qui me gêne le plus, c'est que je suis encore sous le coup de l'excommunication papale. Et, dans cette affaire, c'est le prieur qui a la haute main, il est tout-puissant près du roi. J'ai encouru cette excommunication pour Isengrin, qui s'est fait moine dans le temps au couvent d'Elkmar et qui a jeté le froc aux orties; il me jurait qu'il ne pouvait plus vivre ainsi, que la règle était trop sévère, qu'il ne pouvait pas jeûner si longtemps ni prier toujours. Alors je l'aidai à s'échapper. J'en suis au regret; car il me calomnie maintenant auprès du roi et cherche continuellement à me nuire. Je devrais aller à Rome; mais dans quel embarras laisserais-je les miens à la maison! car Isengrin ne manquera pas de les maltraiter, partout où il les trouvera. Puis il y en a tant d'autres qui me veulent du mal et s'attaquent aux miens! Si j'étais délivré de mon excommunication, ma vie serait bien plus facile, je tenterais plus à l'aise de refaire fortune à la cour.»
Martin répliqua: «Je puis vous aider; cela se trouve bien! je m'en vais de ce pas à Rome et je vous y servirai avec adresse; je ne vous laisserai pas opprimer! Comme secrétaire de l'évêque, il me semble que je connais cette besogne. Je ferai en sorte que l'on cite le prieur à Rome, c'est moi qui le combattrai. Voyez-vous, mon oncle, je me charge de l'affaire et je saurai la mener à bonne fin. Je ferai prononcer le jugement; à coup sûr, vous aurez l'absolution, je vous la rapporterai; vos ennemis n'auront pas de quoi s'en réjouir et ils perdront leurs peines et leur argent. Car je connais la marche des affaires à Rome et je sais ce qu'il y a à dire et à taire. Il y a là mon oncle Simon, qui est puissant et considéré; il est tout au service des bons payeurs; puis Friponneau, voilà un protecteur! et le docteur Prendtout et d'autres encore, Tiremanteau et Belletrouvaille sont tous de mes amis. J'envoie d'avance mon argent; car, voyez-vous, là , c'est la meilleure manière de se faire connaître. Ils parlent bien de jugements et de citations; mais ils n'en veulent qu'à l'argent. Et, quand l'affaire serait encore plus tortueuse, je la redresserais en payant bien. Apportes-tu de l'argent, tu trouves bon accueil; te manque-t-il, les portes se referment. Restez donc tranquillement au pays, mon oncle; je me charge de votre affaire, je trancherai le nœud. Rendez-vous à la cour; vous y trouverez dame Rückenau, ma femme; le roi et la reine l'aiment beaucoup. Elle a l'intelligence prompte. Parlez-lui; elle est de bon conseil et aime à s'employer pour ses amis. Vous trouverez là plusieurs parents. Il ne suffit pas toujours d'avoir raison. Vous trouverez près d'elle ses deux sœurs, nos trois enfants, et d'autres parents encore, prêts à vous servir, si vous le désirez. Si l'on vous refuse justice, je vous ferai voir ce que je puis faire. Si l'on vous opprime, faites-le moi savoir rapidement! Et je ferai mettre l'interdit sur le royaume, sur le roi, sur les femmes, les hommes et les enfants; il ne sera plus permis de chanter, de dire la messe, de baptiser, d'enterrer. Quoi qu'il arrive, fiez-vous-en à moi là -dessus, mon oncle! le pape est vieux et malade, il ne s'occupe pas des affaires ou en tient peu de compte. C'est le cardinal Immodéré qui a tout pouvoir à la cour; il est jeune, vigoureux, plein de résolution. Il aime une femme de ma connaissance; elle lui remettra une requête. Elle vient toujours à bout de ce qu'elle veut. Son secrétaire, Jean Partie, qui connaît mieux que personne les monnaies anciennes et nouvelles; puis son camarade Lécouteur, qui est un homme du monde; et le notaire Versoreck, bachelier des deux droits, et qui, s'il y reste encore un an, sera consommé dans les écritures pratiques; je les connais tous. Il y a encore deux juges qui s'appellent Moneta et Penarius; quand ils ont décidé, c'est décidé. Voilà quelles sont les ruses et les intrigues que l'on pratique à Rome, à l'insu du pape. Il faut se faire des amis! car c'est par leur moyen que l'on obtient l'absolution de ses péchés et que les peuples sont relevés de l'interdit. Reposez-vous là -dessus, mon très-digne oncle! car le roi sait depuis longtemps que je ne vous laisserai pas périr; j'ai pris votre cause en main et je la ferai triompher. Qu'il songe, en outre, que beaucoup de seigneurs, et de ses meilleurs conseillers, sont alliés aux singes et aux renards. Cela ne vous nuira pas, quoi qu'il arrive.»
Reineke lui dit:» Vous me consolez infiniment; comptez sur ma reconnaissance, si je me tire d'affaire cette fois-ci.» Ils se firent leurs adieux. Reineke continua son chemin et, sans autre escorte que Grimbert le blaireau, s'en alla à la cour du roi, où l'on était bien mal disposé pour lui.
NEUVIÈME CHANT.
Reineke était donc arrivé à la cour et pensait écarter les griefs qui le menaçaient. Mais, lorsqu'il vit tous ses ennemis réunis autour de lui, tous avides de vengeance et demandant sa mort, le cœur lui faillit; il se prit à douter; il n'en passa pas moins avec audace au milieu de tous les barons, Grimbert à ses côtés. Ils arrivèrent auprès du trône du roi; là , Grimbert lui dit à l'oreille: «Pas de timidité, Reineke, songez-y: le bonheur n'est pas fait pour les honteux; les audacieux recherchent le danger et s'y plaisent, ils s'en inspirent pour leur salut.» Reineke lui dit: «C'est la vérité; je vous remercie de tout mon cœur de cet admirable conseil, et, si jamais je rentre dans ma liberté, je vous en témoignerai ma gratitude.» Il regarda alors autour de lui; dans la foule se trouvaient beaucoup de ses parents, mais peu de protecteurs; il ne savait guère les ménager pour la plupart; car il en faisait des siennes aux loutres et aux castors, aux grands comme aux petits. Pourtant il aperçut encore assez d'amis dans la salle autour du roi.
Reineke s'agenouilla devant le trône et dit prudemment: «Que Dieu, qui sait tout et qui est tout-puissant, vous garde de tout mal, mon seigneur et roi, et vous aussi, madame, et donne à Vos Majestés la sagesse et la bonté, afin qu'elles discernent avec prudence le juste et l'injuste; car il y a maintenant bien de la fausseté parmi les hommes. Beaucoup paraissent au dehors ce qu'ils ne sont pas réellement; oh! si chacun avait écrit sur le front ce qu'il pense et si le roi pouvait le lire, on verrait bien que je ne mens pas et que je suis toujours prêt à vous servir! Il est vrai que des méchants m'accusent avec véhémence; ils voudraient bien me nuire et m'enlever vos bonnes grâces, comme si j'en étais indigne. Mais je connais l'ardent amour de la justice de mon roi, car jamais personne n'a pu le faire sortir du sentier du droit; et il en sera toujours ainsi.»
Toute l'assemblée se pressa et s'agita; chacun fut émerveillé de l'audace de Reineke; chacun voulait l'entendre; ses crimes étaient connus; comment pourrait-il échapper au châtiment?