«L'homme en appela à Votre Majesté; il raconta comment le serpent avait voulu le tuer, malgré le bienfait rendu et son serment qu'il oubliait. Il implorait protection: de son côté, le serpent ne niait rien; il ne faisait valoir que la nécessité toute-puissante de la faim, qui ne connaît pas de loi. Sire, votre embarras était grand; l'affaire vous semblait bien épineuse et bien difficile à décider en bonne justice, car il paraissait dur de condamner l'homme, qui s'était montré bon et secourable; mais, d'un autre côté, vous pensiez à la faim si terrible. Vous convoquâtes votre conseil. L'opinion de la plupart n'était pas favorable à l'homme; car ils pensaient prendre leur part du festin du serpent. Votre Majesté fit mander Reineke; car tous les autres parlaient beaucoup sans pouvoir vider le procès selon le droit. Reineke vint, et se fit rendre compte de l'affaire; c'est à lui que vous remîtes le jugement à prononcer et sa décision devait être sans appel. Reineke dit après une réflexion: «Je trouve, avant tout, nécessaire de visiter les lieux, et, quand je verrai le serpent pris au lacet comme l'a trouvé le paysan, alors je prononcerai le jugement.» On lia donc le serpent dans la haie à la même place. Reineke dit alors: «Les voilà donc tous les deux dans l'état où ils se trouvaient avant le procès et aucun des deux n'a gagné ni perdu; maintenant la justice va se montrer d'elle-même. Car, si l'homme le veut, il peut encore délivrer le serpent; sinon, il n'a qu'à le laisser; quant à lui, il est libre de continuer son chemin et d'aller à ses affaires. Comme le serpent s'est montré ingrat et perfide, l'homme est bien libre dans son choix. Cela me paraît la véritable justice; que celui qui en sait une meilleure nous le dise.» Ce jugement plut alors à tout le monde, à vous, sire, et à vos conseillers; le paysan vous remercia et chacun vanta la sagesse de Reineke, la reine toute la première. On remit bien des choses sur le tapis à ce sujet; on dit qu'Isengrin et Brun convenaient mieux à la guerre; qu'ils étaient craints au loin; qu'ils aimaient à se trouver au pillage; qu'ils étaient grands, forts et vaillants; on ne pouvait pas le nier; mais qu'au conseil ils manquaient souvent de la prudence nécessaire: car ils ont l'habitude de se fier à leur force; une fois en campagne, quand il faut se mettre à l'œuvre, tout cloche furieusement. On ne peut pas être plus vaillant qu'ils ne le sont à la maison: à l'armée, ils aiment beaucoup à rester en embuscade. Quand il s'agit de frapper fort, ils sont aussi bons que d'autres. Les loups et les ours ruinent le pays; peu leur importe à qui est la maison que la flamme dévore, pourvu qu'ils se chauffent au brasier; ils ne prennent pitié de personne, pourvu que leurs gosiers se remplissent. Ils avalent les œufs et en laissent les coquilles aux pauvres diables, et ils croient avoir partagé en honnêtes gens. Reineke, au contraire, est sage et de bon conseil, ainsi que toute sa famille, et, s'il a péché, sire, c'est qu'il est de chair et d'os. Mais jamais un autre ne vous conseillera aussi bien. Pardonnez-lui donc, je vous en prie.»
Le roi lui répondit: «Cela mérite réflexion. L'affaire se passa comme vous venez de le raconter, le serpent fut puni. Mais Reineke n'en demeure pas moins au fond un fripon incorrigible. Si l'on contracte un traité d'alliance avec lui, on est toujours sa dupe à la fin; car il se tire d'affaire avec tant de ruse! qui peut lui tenir tête? Le loup, l'ours, le chat, le lapin et la corneille ne sont pas de force. Il finit toujours par les jouer. Il ôte à l'un l'oreille, à l'autre l'œil, au troisième la vie; vraiment, je ne sais pas comment vous pouvez parler en faveur de ce méchant et prendre sa cause en main.
—Sire, répliqua la guenon, je ne peux pas le cacher; il est de race noble et sa famille est nombreuse, veuillez le considérer.»
Le roi se leva alors et quitta l'appartement de la reine; toute la cour était réunie et l'attendait; il vit autour de lui les plus proches parents de Reineke qui étaient venus en grand nombre pour protéger leur cousin; il serait difficile d'en faire le dénombrement. Il considéra toute cette grande famille d'un côté, et, de l'autre, les ennemis de Reineke: la cour semblait partagée en deux camps.
Le roi dit alors: «Écoute-moi, Reineke! peux-tu te laver des crimes que tu as commis en tuant, avec l'aide de Bellyn, mon fidèle Lampe et en m'envoyant sa tête dans la besace, comme si c'était des lettres? Vous l'avez fait pour m'insulter; j'ai déjà puni Bellyn; le même sort t'attend.
—Malheur à moi! s'écria Reineke. Pourquoi ne suis-je pas mort! Écoutez-moi, et qu'il en soit ce que vous voudrez: si je suis coupable, tuez-moi sur-le-champ, aussi bien je ne pourrai jamais sortir de peine et de détresse; je suis un homme perdu. Car ce traître de Bellyn m'a ravi les plus grands trésors que jamais un mortel ait vus. Hélas! ils coûtent la vie à Lampe! Je les avais confiés à tous deux, mais Bellyn s'est emparé de tous ces joyaux. Encore, si on pouvait les retrouver à force de recherches! mais, je le crains, personne ne les trouvera; ils resteront perdus à jamais!»
La guenon répliqua. «Pourquoi désespérer? S'ils sont sur la terre, tout espoir n'est pas perdu. Nous chercherons du soir au matin et nous interrogerons avec soin prêtres et laïques; mais dites-nous comment étaient ces trésors?»
Reineke dit: «Ils étaient si précieux, que nous ne les retrouverons jamais; celui qui les possède les gardera certainement. Comme dame Ermeline va se désoler à cette nouvelle! Elle ne me le pardonnera jamais; car elle m'avait conseillé de leur confier ces précieux joyaux. Maintenant, on m'accable de faussetés et l'on m'accuse; mais je maintiens mon droit; j'attends mon jugement, et, si je suis absous, je voyagerai par tous pays pour retrouver ces trésors, quand je devrais y perdre la vie!»
DIXIÈME CHANT.
«Ô mon roi! ajouta l'astucieux orateur, permettez-moi, noble prince, de raconter à mes amis quels cadeaux précieux je vous avais destinés; quoique vous ne les ayez pas reçus, mon intention n'en était pas moins louable.