Sa reconnaissance envers mon père fut grande; chacun à la cour fut obligé de l'appeler docteur, il ne fallait pas oublier ce titre. Depuis ce jour, mon père marchait toujours à la droite du roi. Votre père lui fit cadeau, je le sais mieux que personne, d'une chaîne d'or avec une barette rouge qu'il devait porter devant tous les seigneurs; aussi tous l'honoraient hautement. Mais, hélas! il n'en a pas été de même avec son fils et les services ont été bien vite oubliés. Les plus avides coquins sont en faveur; le gain et l'intérêt sont à l'ordre du jour; la justice et la sagesse sont méprisées. Des laquais deviennent seigneurs et, comme d'habitude, c'est le pauvre qui en pâtit. Quand de pareilles gens arrivent au pouvoir, ils frappent à tort et à travers sur le menu peuple, ne songeant plus d'où ils sont sortis; ils ne songent qu'à tirer leurs épingles de tout jeu. Parmi les grands, il y en a beaucoup de cet acabit-là . Ils n'écoutent aucune supplique, à moins qu'elle ne soit richement accompagnée d'un présent, et, lorsqu'ils ajournent les solliciteurs, cela veut dire: «Apportez! apportez une fois, deux fois, trois fois!» Ces loups avides gardent les meilleurs morceaux pour eux; et, s'il fallait, en perdant peu de chose, sauver la vie de leur maître, on les verrait hésiter. Le loup ne voulait-il pas refuser son foie pour guérir le roi? et qu'est-ce que le foie? Je le dis franchement, vingt loups perdraient la vie et le roi et la reine conserveraient la leur, il n'y aurait pas grand mal; car une mauvaise semence, que peut-elle produire de bon? Vous avez oublié ce qui s'est passé dans votre enfance; mais je le sais parfaitement comme si c'était arrivé hier; l'histoire était représentée sur le miroir suivant le désir de mon père; des pierres précieuses et des arabesques d'or en faisaient la bordure. Je donnerais ma fortune et ma vie pour retrouver ce miroir!

—Reineke, dit le roi, j'ai entendu et compris tout ce que tu viens de raconter. Si ton père a été un grand personnage à la cour et a rendu tant de services, il doit y avoir bien longtemps de cela; car je ne me le rappelle pas, et personne ne m'en a parlé. Au contraire, j'ai les oreilles rebattues de tes faits et gestes; tu es toujours en jeu, à ce que j'entends dire du moins. Si c'est à tort et si ce sont de vieilles histoires, j'aimerais une fois entendre parler de toi en bien, une fois par hasard; cela ne se rencontre pas souvent.

—Seigneur, répondit Reineke, là -dessus, je puis bien m'expliquer devant vous; car c'est de moi qu'il s'agit. Je vous ai fait du bien à vous-même! ce n'est pas pour vous le reprocher! Dieu m'en préserve! Je ne fais que mon devoir en vous servant de toutes mes forces. Certainement, vous n'avez pas oublié l'histoire. Un jour, j'avais été assez heureux pour attraper un porc avec Isengrin; il se mit à crier, nous l'égorgeâmes. Vous vîntes à passer en disant, avec force plaintes, que votre femme vous suivait et que, si quelqu'un voulait partager quelques morceaux avec vous, vous en seriez bien aise tous les deux. «Cédez-nous quelque chose de votre capture,» dîtes-vous alors. Isengrin dit bien: «Oui!» mais dans sa barbe, de façon à être à peine compris. Pour moi, je répondis: «Seigneur! qu'il soit fait selon votre volonté, et, quand notre butin serait au centuple, dites, qui doit faire le partage?—Le loup,» répondîtes-vous. Isengrin s'en réjouit fort; il partagea comme d'habitude, sans honte ni remords, et vous en donna un quart, l'autre quart à votre femme, et se jeta sur la moitié qu'il se mit à dévorer, après m'avoir jeté, outre les oreilles, le nez et un morceau des poumons; il garda tout le reste pour lui, vous l'avez vu. Il montra là peu de générosité. Vous le savez, mon roi, vous eûtes bientôt mangé votre part; mais je remarquai que votre faim n'était pas apaisée; Isengrin n'en voulait rien voir, il continuait à manger et à engloutir sans vous offrir la moindre des choses. Mais vous lui avez appliqué avec vos pattes un tel coup sur les oreilles, que sa peau en porta les marques; il se sauva avec la nuque en sang et des bosses à la tête en hurlant de douleur, et vous lui avez crié ces paroles: «Reviens et apprends à rougir! si tu fais encore les parts, tâche de les faire mieux; sans cela, je te l'enseignerai. Va-t'en maintenant et rapporte-nous encore à manger.—Seigneur, le commandez-vous? répliquai-je. Dans ce cas, je vais le suivre et je suis sûr de vous rapporter quelque chose.» Cela vous plut. Isengrin se conduisit alors comme un maladroit; il saignait, soupirait et se plaignait; mais je le poussai en avant, nous chassâmes ensemble et prîmes un veau. C'est une nourriture qui vous plaît. Quand nous l'apportâmes, il se trouva qu'il était gras; vous vous mîtes à sourire et à dire à ma louange maintes paroles amicales; vous prétendiez que j'étais un excellent pourvoyeur en cas de détresse et vous me dîtes, en outre, de partager le veau. Je dis alors: «La moitié est à vous et l'autre moitié est à la reine; ce qui se trouve dans le corps, comme le cœur, le foie et les poumons, appartient, comme de raison, à vos enfants; je prends pour moi les pieds, que j'aime à ronger; le loup aura la tête, c'est un morceau délicieux.» Après avoir entendu ces paroles, vous répliquâtes: «Dis-moi, qui t'a appris à partager avec tant de courtoisie? j'aimerais à le savoir.» Je répondis: «Mon maître n'est pas loin; car c'est le loup qui, avec sa tête rouge et sa nuque sanglante, m'a ouvert l'intelligence. J'ai fait grande attention à la manière dont il partagea ce matin le jeune porc et j'ai compris le sens d'un pareil partage. Veau ou cochon, je trouve que ce n'est pas difficile et je ne serai jamais en faute. Le loup ne recueillit que de la honte et du dommage de sa voracité. Il y a assez de ses pareils; ils dévorent tous les fruits de la terre, avec les vaisseaux eux-mêmes. Ils détruisent tout bien-être; on ne peut en attendre nul ménagement, et malheur au pays qui les nourrit!

»Voyez, sire, c'est ainsi que je vous ai maintes fois honoré. Tout ce que je possède et tout ce que je puis acquérir, je le consacre, avec bonheur, à vous et à votre reine; que ce soit peu ou beaucoup, vous en avez la meilleure part. Rappelez-vous l'histoire du veau et du porc, et vous verrez où se trouve la vraie fidélité. Et Isengrin voudrait se mesurer avec Reineke! Cependant, hélas! le loup est le premier en dignité et il opprime tout le monde. Il ne s'inquiète guère de votre intérêt; en tout ou en partie, il sait profiter de chaque chose. Aussi c'est lui et l'ours que l'on écoute, et la parole de Reineke est en petite estime!

»Seigneur, il est vrai, on m'a accusé et je ne reculerai pas; car il faut que j'aille jusqu'au bout et je le dis à haute voix: Y a-t-il quelqu'un ici présent qui se fasse fort de prouver son dire. Qu'il vienne avec des témoins; qu'il s'en tienne à la cause et mette en gage sa fortune, son oreille, sa vie, dans le cas où il perdra. J'offre d'en faire autant. Telle a toujours été la jurisprudence: que l'on procède encore ainsi aujourd'hui, et que le procès tout entier, le pour et le contre, soient fidèlement consignés et examinés; j'ai le droit de le demander!

—Quoi qu'il en soit, répondit le roi, je ne puis et ne veux rien changer aux formes de la justice: je ne l'ai jamais souffert. Tu es, il est vrai, véhémentement soupçonné d'avoir pris part au meurtre de Lampe, mon fidèle messager. Je l'aimais beaucoup: sa perte m'a été sensible, et je fus extrêmement affligé de voir sa tête sanglante sortir de la besace. Bellyn, son méchant compagnon, en porta la peine sur-le-champ; pour toi, tu peux continuer à te défendre, suivant les formes judiciaires. Quant à ce qui me concerne personnellement, je pardonne à Reineke; car il m'a été fidèle, dans maintes circonstances difficiles. Si quelqu'un veut porter encore plainte contre lui, nous sommes prêts à l'entendre: qu'il produise des témoins irréprochables et soutienne en forme l'accusation: c'est là à sa disposition!»

Reineke dit: «Sire, grand merci! vous écoutez tout le monde et chacun jouit des bienfaits de la loi; permettez-moi de vous affirmer par ce qu'il y a de plus sacré que c'est la tristesse dans l'âme que j'ai dit adieu à Bellyn et à Lampe; je crois que j'avais un pressentiment de ce qui devait leur arriver à tous les deux; car je les aimais tendrement.»

C'est ainsi que Reineke apprêtait avec art ses discours et ses récits. Tout le monde y croyait; il avait décrit les bijoux avec tant de grâce, son attitude était si grave, qu'il parut dire la vérité; on alla même jusqu'à vouloir le consoler. Il trompa ainsi le roi, à qui ces joyaux plaisaient; il aurait bien voulu les posséder: «Allez en paix, dit-il à Reineke; voyagez et cherchez au loin à retrouver ce que nous avons perdu. Faites tout ce qui est en votre pouvoir; si vous avez besoin de mon secours, il est à votre service.

—C'est avec gratitude, répondit Reineke, que je reconnais cette grâce; ces paroles me relèvent et me rendent l'espoir. Le châtiment du crime est votre plus haute prérogative. L'affaire me paraît obscure; mais la lumière se fera. Je vais m'en occuper avec le plus grand zèle, voyager nuit et jour et interroger tout le monde. Quand je saurai où sont ces bijoux, si je ne puis pas les reconquérir moi-même, à cause de ma faiblesse, je vous demanderai du secours; vous me l'accorderez et nous réussirons. Si je suis assez heureux pour vous rapporter ces trésors, mes peines seront enfin récompensées et ma fidélité justifiée.»

Le roi l'entendit avec plaisir et applaudit à tous les mensonges que Reineke avait tissés avec tant d'art; toute la cour y ajouta foi également; il pouvait donc s'en aller voyager où bon lui semblait et sans en demander la permission.