On gagne peu à oublier sa femme avec celles des autres, ainsi que faisait Reineke. Mais tout était bon à ce scélérat. Quand la louve put se dégager de la crevasse, Reineke était déjà bien loin et courait à ses affaires. C'est ainsi que la louve, qui songeait à se faire justice elle-même, pour défendre son honneur, le perdit doublement.

Mais retournons auprès de Hinzé. Le pauvre diable, quand il se sentit pris, se mit à geindre à la façon des chats d'une manière lamentable. Martinet l'entendit et sauta hors du lit. «Dieu soit loué, dit-il, j'ai dressé mon piège à temps; le voleur est pris, je pense; il faut qu'il paye pour le poulet.» Martinet, plein de joie, allume vite une chandelle (tout le monde dormait à la maison), éveille son père, sa mère et tous les domestiques en criant: «Le renard est pris, son affaire est claire.» Tous, grands et petits, arrivèrent; le curé lui-même se leva et s'enveloppa d'un manteau; la cuisinière le précédait avec deux lanternes; et Martinet, qui était armé d'un bâton, se jeta sur le chat et le bâtonna si bien, qu'il lui creva un œil. Tous se ruèrent aussitôt sur lui; le curé, armé d'une fourche, se précipita sur Hinzé, qu'il croyait le voleur. Hinzé, pensant mourir, s'élança d'un bond désespéré entre les cuisses du prêtre, mordit, égratigna, maltraita horriblement le pauvre curé et vengea ainsi cruellement la perte de son œil. Le curé jeta les hauts cris et tomba à terre sans connaissance. La cuisinière, sans y songer, se désolait, en disant que c'était pour lui jouer un tour à elle-même que le diable avait mis le curé dans cet état. Elle jura deux et trois fois qu'elle eût mieux aimé perdre tout son petit bien plutôt que de voir un pareil malheur à son maître. «Oui, disait-elle avec force serments, j'aurais mieux aimé perdre tout un trésor, si je l'avais eu, et je l'aurais perdu sans regrets.» C'est ainsi qu'elle déplore le malheur de son maître et ses graves blessures. Enfin, ils le portent en gémissant sur son lit, laissant Hinzé avec sa corde au cou, car ils l'avaient oublié.

Lorsque le chat, dans sa détresse, se vit tout seul, roué de coups, grièvement blessé et si près de la mort, l'amour de la vie l'emporta; il se jeta sur la corde et se mit à la ronger. «Pourrai-je m'en tirer jamais?» se disait-il; et il réussit à couper la corde. Jugez de son bonheur! Il se hâta de fuir la place où il avait tant souffert. Il se précipita hors du trou et se dirigea rapidement vers la cour du roi, où il arriva de grand matin. Il se faisait d'amers reproches. «C'est donc ainsi que le diable s'est joué de toi par la ruse du perfide Reineke! il faut donc que tu reviennes ainsi couvert de honte, borgne et roué de coups! Tu devrais te cacher!»

La colère du roi fut terrible. Il jura de faire périr ce traître de Reineke sans miséricorde. Il fit convoquer son conseil; ses barons, ses ministres se rendirent auprès de lui; et il leur demanda comment il fallait s'y prendre pour réduire enfin le rebelle couvert de tant de crimes. Comme les accusations pleuvaient de plus belle sur Reineke, Grimbert le blaireau prit la parole: «Il se peut qu'il y ait dans cette assemblée plusieurs seigneurs qui aient à se plaindre de Reineke; mais il ne se trouvera personne qui veuille oublier les privilèges de tout homme libre. Il faut le citer une troisième fois. Alors, s'il ne vient pas, la loi pourra le frapper.» Le roi répondit: «Je crains bien de ne pas trouver de messager pour porter la troisième injonction à ce rusé coquin. Qui est-ce qui a un œil de trop? qui est-ce qui est assez téméraire pour risquer sa vie auprès de cet architraître et, en fin de compte, pour ne pas l'amener? Personne, du moins je le suppose.»

Le blaireau répliqua à haute voix: «Sire, si vous l'exigez, je me chargerai du message, quoi qu'il arrive. Voulez-vous m'envoyer officiellement? ou bien dois-je partir comme si je venais de mon propre mouvement? Vous n'avez qu'à ordonner.» Alors le roi le congédia en lui disant: «Partez donc! vous avez entendu tous les griefs; mettez-vous à l'œuvre avec prudence; car vous avez affaire à un homme dangereux.» Et Grimbert dit: «Je veux pourtant l'essayer; j'espère réussir à vous le ramener.»

C'est ainsi qu'il partit pour le château de Malpertuis; il y trouva Reineke avec sa femme et ses enfants; et il lui dit: «Mon oncle Reineke, je vous salue! Vous êtes un homme savant, sage, prudent: et nous sommes tous étonnés de vous voir mépriser, je dirai même bafouer l'injonction du roi. Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps d'en finir? Les plaintes et les mauvais bruits ne font que grandir de tous côtés. Je vous le conseille, venez à la cour avec moi, sans plus de délais. Beaucoup, beaucoup de griefs ont été portés devant le roi; aujourd'hui, l'on vous invite à paraître pour la troisième fois; si vous ne venez pas, vous serez condamné. Alors, le roi, à la tête de ses vassaux, viendra vous assiéger dans votre fort de Malpertuis; et vous périrez, corps et biens, vous, votre femme et vos enfants. Vous n'échapperez pas au roi; c'est pourquoi, faites ce qu'il y a de mieux à faire, venez avec moi à la cour! Vous ne manquerez pas de détours pleins de ruses; ils sont déjà prêts et vous vous sauverez; car déjà plus d'une fois, aux assises de la justice, vous avez eu à passer par des épreuves plus difficiles et toujours vous vous en êtes tiré heureusement en confondant vos ennemis.» Tel fut le discours de Grimbert, et telle fut la réponse de Reineke: «Mon neveu, vous avez raison de me conseiller de me rendre à la cour pour me défendre moi-même. J'espère que le roi m'accordera ma grâce; il sait combien je lui suis utile; mais il sait aussi combien je suis détesté des autres par cela même. Sans moi, la cour ne peut pas exister. Et, quand j'aurais fait dix fois plus de mal, je sais très-bien qu'aussitôt que je puis regarder le roi entre les yeux et lui parler, toute sa colère s'évanouira. Car il y en a beaucoup qui accompagnent le roi et viennent s'asseoir dans son conseil, mais cela le touche médiocrement: à eux tous, ils ne font rien qui vaille; tandis que partout où je suis, à quelque cour que ce soit, c'est mon avis qui l'emporte; car, lorsque le roi et les seigneurs se rassemblent pour trouver un expédient habile dans les affaires épineuses, c'est toujours Reineke qui doit le trouver. C'est ce que beaucoup d'entre eux ne peuvent me pardonner; ce sont ceux-là que j'ai à redouter: car ils ont juré ma mort, et justement les plus acharnés sont à la cour maintenant. Il y en a plus de dix et des plus puissants. Comment pourrais-je leur résister, seul? Voilà la cause de mon retard. N'importe! je trouve qu'il vaut mieux aller à la cour avec vous pour me défendre; cela me fera plus d'honneur que de précipiter ma femme et mes enfants dans un abîme de maux par tous ces délais; nous serions tous perdus. Car le roi est trop puissant pour moi, et, quoi qu'il arrive, il me faut obéir quand il l'ordonne... Peut-être pourrons-nous essayer d'entrer en arrangement avec nos ennemis. »

Reineke ajouta ensuite: «Dame Ermeline, prenez soin des enfants; je vous les recommande: surtout le plus jeune, Reinhart; il a les dents si bien rangées dans sa petite gueule! ce sera tout le portrait de son père, et Rossel, le petit coquin, que j'aime autant que l'autre. Oh! régalez bien les enfants pendant mon absence, je vous saurai gré à mon retour, s'il est heureux, d'avoir suivi mes recommandations.»

C'est ainsi qu'il partit, accompagné de Grimbert, laissant dame Ermeline avec ses deux fils sans autre adieu. Dame Renard en fut affligée.

Ils avaient déjà fait un bout de chemin, lorsque Reineke dit à Grimbert: «Mon très-cher neveu et très-digne ami, je dois vous avouer que je tremble d'effroi! Je ne puis me soustraire à l'horrible pensée que je marche réellement à la mort! Je vois devant moi tous les péchés que j'ai commis. Ah! vous ne sauriez croire toute l'inquiétude que j'en ressens. Confessez- moi, il n'y a pas d'autre prêtre dans le voisinage; quand j'aurai soulagé mon cœur, je paraîtrai plus facilement devant mon roi.»

Grimbert dit: «Renoncez d'abord au vol, au brigandage, à la trahison, à vos ruses habituelles; sans cela, la confession ne vous servira de rien.—Je le sais, répliqua Reineke; maintenant, commençons et écoutez-moi avez recueillement Confiteor tibi, pater et mater, que j'ai fait bien des tours à la loutre, au chat et à maint autre; je le confesse et j'en ferai pénitence.—Parlez français, dit le blaireau, si vous voulez que je vous comprenne.» Reineke dit: «J'ai péché, comment pourrais-je le nier? contre toutes les bêtes vivantes. Mon oncle l'ours, je l'ai pris dans un arbre; il y a laissé sa peau; il a été assommé de coups. Hinzé, je l'ai mené à la chasse aux souris; mais, pris au piège, il eut grandement à souffrir, et il y a perdu un œil. Henning se plaint avec raison de ce que je lui ai volé ses enfants, grands et petits, et que j'ai pris plaisir à les dévorer. Je n'ai pas même épargné le roi, et j'ai eu l'audace de lui jouer plus d'un tour, à lui et à la reine elle-même; elle le découvrira plus tard. Je dois confesser, en outre, que j'ai déshonoré bien volontairement Isengrin le loup; je n'aurais pas le temps de tout dire. C'est ainsi que je l'ai toujours nommé mon oncle, en badinant, et nous ne sommes nullement parents. Une fois, il y a de cela bientôt six ans, il vint me voir au couvent d'Elkmar, où je demeurais. Il venait me demander ma protection, car il songeait à se faire moine. Il pensait que ce serait un bon métier pour lui. Il se mit à tirer la cloche; le carillon le ravit; en conséquence, je lui liai les pattes de devant avec la corde de la cloche; il se laissa faire et, debout, se mit à tirer la corde avec bonheur: on eût dit un apprenti sonneur. Mais cet art devait peu lui réussir; il continua ainsi à sonner à tort et à travers. Les gens se précipitèrent de tous côtés vers le couvent, croyant qu'un grand malheur était arrivé; ils trouvèrent en arrivant le loup dans sa posture, et, avant qu'il eût pu leur expliquer qu'il voulait embrasser l'état ecclésiastique, il fut presque assommé par la foule. Cependant l'imbécile n'abandonna pas son projet. Il me pria de lui faire une tonsure convenable; et je lui brûlai si bien les poils sur la tête, que toute la peau ne fut plus qu'une croûte. C'est ainsi que maintes fois je l'ai exposé aux coups et aux bourrades avec force infamies.»