[3]Revue encyclopédique, 1831, articles De la Poésie de notre époque.
[4]There is a very life in our despair, Vitality of poison; a quick root Which feeds these deadly branches.
Childe-Harold.
[5]Faust ne parut pas précisément cette année; mais Gœthe le composait presque en même temps que Werther. Il avait publié, l'année précédente, Gœtz de Berlichinyen. Ces trois ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec toute sa fougue dans Werther, et ouvre ainsi à distance la carrière où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal, l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust, et son œuvre principale fut terminée[6].
[6]Voyez la traduction des Deux Faust de M. Henri Blaze, qui fait partie de cette collection.
[7]Ce Mahomet n'eût pas été celui de Voltaire: il eût été croyant, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que l'incrédulité qui inspira le Mahomet de Voltaire était presque aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet? Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus de ses forces, et il l'abandonna.
Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion. Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux comme l'avenir le sera.
Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses croyances, dans un passage de ses Mémoires: «Lavater, dit-il, m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme: Il faut être chrétien ou athée, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.