Mon cœur était plein dans cet instant; mille souvenirs oppressaient mon âme, et les larmes me vinrent aux yeux.
«Si chacun de nous, m'écriai-je, se disait tous les jours: Tu n'as d'autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs plaisirs, et d'augmenter leur bonheur en le partageant avec eux. Est-il en ta puissance, lorsque leur âme est agitée par une passion violente, ou flétrie par la douleur, d'y verser une goutte de consolation?
«Et lorsque l'infortunée que tu auras minée dans ses beaux jours succombera enfin à sa dernière maladie; lorsqu'elle sera là, couchée devant toi, dans le plus triste abattement; qu'elle lèvera au ciel des yeux éteints, et que la sueur de la mort séchera sur son front; que, debout devant son lit, comme un condamné, tu sentiras que tu ne peux rien faire avec tout ton pouvoir; que tu seras déchiré d'angoisses, et que vainement tu voudras tout donner pour faire passer dans cette pauvre créature mourante un peu de confortassion, une étincelle de courage!...»
Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se retraçait à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon mouchoir à mes yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte, qui me criait: «Allons, partons!» me fit revenir à moi. Comme elle m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout! que j'en serais victime, que je devais me ménager! Ô cher ange! je veux vivre pour toi.
[11]Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.
6 juillet.
Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la même; toujours cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances et fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et la petite Amélie; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes ensemble. Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur, nous restâmes devant elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le temps où mon cœur était si seul. «Fontaine chérie, dis-je en moi-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur, et quelquefois, en passant rapidement près de toi, je ne t'ai pas même regardée!» Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie, tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte, et sentis tout ce que j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec son verre; Marianne voulut le lui prendre. «Non, s'écria l'enfant avec l'expression la plus aimable, non! c'est à toi, Lolotte, à boire la première.» Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle se mit à pleurer et à crier: «Vous lui avez fait mal,» dit Charlotte. J'étais consterné. «Viens, Amélie, continua-t-elle en la prenant par la main pour descendre les marches; lave-toi dans l'eau fraîche, vite, vite: ce ne sera rien.» Je restais à regarder avec quel soin l'enfant se frottait les joues de ses petites mains mouillées, et avec quelle bonne foi elle croyait que cette fontaine merveilleuse enlevait toute souillure, et lui épargnerait la honte de se voir pousser une vilaine barbe. Charlotte avait beau lui dire: «C'est assez,» la petite continuait toujours de se frotter, comme si beaucoup eût dû faire plus d'effet que peu. Je t'assure, Wilhelm, que je n'assistai jamais avec plus de respect à un baptême; et lorsque Charlotte remonta, je me serais volontiers prosterné devant elle, comme devant un prophète qui vient d'effacer les iniquités d'une nation.
Le soir, je ne pus m'empêcher, dans la joie de mon cœur, de raconter cette scène à un homme que je supposais sensible, parce qu'il a de l'esprit; mais je m'adressais bien! Il me dit que Charlotte avait eu grand tort; qu'il ne fallait jamais rien faire accroire aux enfants; que c'était donner naissance à une infinité d'erreurs et ouvrir la voie à la superstition, contre laquelle il fallait, au contraire, les prémunir de bonne heure. Je me rappelai qu'il avait fait baptiser un de ses enfants il y a huit jours; je le laissai dire, et, dans le fond de mon cœur, je restai fidèle à la vérité. Nous devons en user avec les enfants comme Dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion.