8 novembre.

Elle m'a reproché mes excès, mais d'un ton si aimable! mes excès de ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner à boire la bouteille. «Évitez cela, me disait-elle; pensez à Charlotte!—Penser! avez-vous besoin de me l'ordonner? Que je pense, que je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon âme. J'étais assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement de voiture...» Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour m'empêcher de m'enfoncer trop avant dans cette matière. Je ne suis plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut.


15 novembre.

Je te remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la bonne intention qui perce dans ton conseil; mais je te prie d'être tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise; malgré l'abattement où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être cela pour tous? Considère ce vaste univers: tu vois des milliers d'hommes pour qui elle ne l'a pas été; d'autres pour qui elle ne le sera jamais, soit qu'elle leur ait été annoncée ou non. Faut-il donc qu'elle le soit pour moi? Le fils de Dieu ne dit-il pas lui-même: Ceux que mon père m'a donnés seront avec moi? Si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut me réserver pour lui, comme mon cœur me le dit... De grâce, ne va pas donner à cela une fausse interprétation, et voir une raillerie dans ces mots innocents: c'est mon âme tout entière que j'expose devant toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire: car je hais de perdre mes paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que moi. Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si celle coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et agréable? et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant sans ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que de s'écrier avec plainte: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné?» Pourrais-je rougir de cette expression? pourrais-je redouter le moment où elle m'échappera, comme si elle n'avait pas échappé à celui qui replie les deux comme un voile?


21 novembre.

Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle prépare le poison qui nous fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel elle me regarde souvent (souvent, non, mais quelquefois)? cette complaisance avec laquelle elle reçoit une impression produite par un sentiment dont je ne suis pas le maître? cette compassion pour mes souffrances, qui se peint sur son front?

Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit: «Adieu, cher Werther!» Cher Werther! C'est la première fois qu'elle m'ait donné le nom de cher, et la joie que j'en ressentis a pénétré jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois. Et le soir, lorsque je voulus me mettre au lit, en habillant avec moi-même de toutes sortes de choses, je me dis tout à coup: «Bonne nuit, cher Werther!» et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même.