Je te supplie... Vois-tu, c'est fait de moi... Je ne saurais supporter tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle... J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec toute l'expression! tout, tout!... que dirai-je? Sa petite sœur habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux. Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage. Mes pleurs ont coulé... Et tout à coup elle a passé à cet air ancien dont la douceur a quelque chose de céleste; et aussitôt j'ai senti entrer dans mon âme un sentiment de consolation et revivre le souvenir de tout le passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et puis... J'allais et venais par la chambre; mon cœur suffoquait. «Au nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au nom de Dieu, finissez!» Elle a cessé, et m'a regardé attentivement. «Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l'âme; Werther, vous êtes bien malade; vos mets favoris vous répugnent. Allez! de grâce, calmez-vous...» Je me suis arraché d'auprès d'elle, et... Dieu! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin.


6 décembre.

Comme cette image me poursuit! Que je veille ou que je lève, elle remplit seule mou âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici, dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là; ils sont là comme un abîme; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front.

Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne lui manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le plus nécessaires? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa petitesse, quand il espérait se perdre dans l'infini?


[L'ÉDITEUR AU LECTEUR]

Combien je désirerais qu'il nous restât sur les derniers jours de notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propre main, pour que je ne fusse pas obligé d'interrompre par des récits la suite des lettres qu'il nous a laissées!

Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts de la bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de son histoire. Ces détails sont uniformes: toutes les relations s'accordent entre elles jusque dans les moindres circonstances. Je n'ai trouvé les opinions partagées que sur la manière de juger les caractères et les sentiments des personnes qui ont joué ici quelque rôle.

Il ne nous reste donc qu'à raconter fidèlement tout ce que ces recherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans ce récit les lettres qui nous sont restées de celui qui n'est plus, sans dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficile de connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l'action même la plus simple, lorsqu'elle provient de personnes qui sortent de la ligne commune!