La soirée étant douce et le temps disposé au dégel, Charlotte et Albert s'en retournèrent à pied. En chemin, Charlotte regardait çà et là, comme si la société de Werther lui eut manqué. Albert se mit à parler de lui. Il le blâma, tout en lui rendant justice. Il en vint à sa malheureuse passion, et souhaita pour lui-même qu'il fût possible de l'éloigner. «Je le souhaite aussi pour nous, dit-il; et, je t'en prie, tâche de donner une autre direction à ses relations avec toi, et de rendre plus rares ses visites si multipliées. Le monde y fait attention, et je sais qu'on en a déjà parlé.» Charlotte ne dit rien. Albert parut avoir senti ce silence: au moins, depuis ce temps, il ne parla plus de Werther devant elle, et, si elle en parlait, il laissait tomber la conversation, ou la faisait changer de sujet.
La vaine tentative que Werther avait faite pour sauver le malheureux paysan était comme le dernier éclat de la flamme d'une lumière qui s'éteint: il n'en retomba que plus fort dans la douleur et l'abattement. Il eut une sorte de désespoir quand il apprit qu'on l'appellerait peut-être en témoignage contre le coupable, qui maintenant avait recours aux dénégations.
Tout ce qui lui était arrivé de désagréable dans sa vie active, ses chagrins auprès de l'ambassadeur, tous ses projets manqués, tout ce qui l'avait jamais blessé, lui revenait et l'agitait encore. Il se trouvait par tout cela même comme autorisé à l'inactivité; il se voyait privé de toute perspective, et incapable, pour ainsi dire, de prendre la vie par aucun bout. C'est ainsi que, livré entièrement à ses sombres idées et à sa passion, plongé dans l'éternelle uniformité de ses douloureuses relations avec l'être aimable et adoré dont il troublait le repos, détruisant ses forces sans but, et s'usant sans espérances, il se familiarisait chaque jour avec une affreuse pensée et s'approchait de sa fin.
Quelques lettres qu'il a laissées, et que nous insérons ici, sont les preuves les plus irrécusables de son trouble, de son délire, de ses pénibles tourments, de ses combats, et de son dégoût de la vie.
12 décembre.
«Cher Wilhelm! je suis dans l'état où devaient être ces malheureux qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent. Ce n'est pas angoisse, ce n'est point désir: c'est une rage intérieure, inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui me suffoque! Alors je souffre, je souffre, et je cherche à me fuir, et je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette saison ennemie des hommes.
«Hier soir, il me fallut sortir. Le dégel était survenu subitement. J'avais entendu dire que la rivière était débordée, que tous les ruisseaux jusqu'à Wahlheim s'étaient gonflés et que l'inondation couvrait toute ma chère vallée. J'y courus après onze heures. C'était un terrible spectacle!... Voir de la cime d'un roc, à la clarté de la lune, les torrents rouler sur les champs, les prés, les baies, inonder tout, le vallon bouleversé, et, à sa place, une mer houleuse livrée aux sifflements aigus du vent... Et lorsque après une profonde obscurité la lune reparaissait, et qu'un reflet superbe et terrible me montrait de nouveau les flots roulant et résonnant à mes pieds, alors il me prenait une idée, un frissonnement, et puis bientôt un désir... Ah! les bras étendus, j'étais là devant l'abîme, et je brûlais de m'y jeter, de m'y jeter! Je me perdais dans l'idée délicieuse d'y précipiter mes tourments, mes souffrances, avec du bruit, comme des vagues. Oh!... et tu n'eus pas la force de lever le pied et de finir tous tes maux... Mon sablier n'est pas encore à sa fin, je le sens! Ô mon ami! combien volontiers j'aurais donné mon existence d'homme, pour, avec l'ouragan, déchirer les nuées, soulever les flots! Serait-il possible que ces délices ne devinssent jamais le partage de celui qui languit aujourd'hui dans sa prison?
«Et quel fut mon chagrin, en abaissant mes regards sur un endroit où je m'étais reposé avec Charlotte, sous un saule, après nous être promenés à la chaleur! Cette petite place était aussi inondée, et à peine je reconnus le saule! «Et ses prairies, pensai-je, et les environs de la maison de chasse! Comme le torrent doit avoir arraché, détruit nos berceaux!» Et le rayon doré du passé brilla dans mon âme... comme à un prisonnier vient un rêve de troupeau, de prairies, d'honneurs. J'étais debout là... Je ne m'en veux pas, car j'ai le courage de mourir. J'aurais dû... Et me voilà comme la vieille qui demande son bois aux haies et son pain aux portes, pour soutenir et prolonger d'un instant sa triste et défaillante existence.»