«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage; je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon orgueil de père est tombé.
«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes enfants marchant ensemble dans une triste concorde.»
Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers. Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian; ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses chants, cl lut d'une voix entrecoupée:
«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis: «Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles. Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté; son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera point.»
Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. Il en fut accablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir; il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front. Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme un pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras, la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix étouffée et en se détournant, Werther!» Et d'une main faible elle tâchait de l'écarter de son sein. «Werther!» s'écria-t-elle enfin, du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un forcené. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre l'amour et la colère, elle lui dit: «Voilà la dernière fois, Werther! vous ne me verrez plus.» Et puis, jetant sur le malheureux un regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y renferma. Werther lui tendit les bras et n'osa pas la retenir. Il était par terre, la tête appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit le rappela à lui-même: c'était la servante qui venait mettre le couvert. Il allait et venait dans la chambre; et lorsqu'il se vit de nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix basse: «Charlotte! Charlotte! seulement encore un mot, un adieu.» Elle garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit encore; enfin il s'arracha de cette porte en s'écriant: «Adieu, Charlotte! adieu pour jamais!»
Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaient accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures. Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla: tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeau sur un rocher qui se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se précipiter.
«Il se coucha et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique le trouva à écrire, quand son maître l'appela pour lui apporter son café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre à Charlotte:
«C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre les yeux! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô nature! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa fin. Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire: Ce matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucune idée de ce mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain, couché, étendu sans vie sur la terre! Mourir! qu'est-ce que cela signifie? Vois-tu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné, qu'il n'a aucune idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore à moi, à toi! à toi! ma chère; et un moment de plus... séparés... désunis... peut-être pour toujours! Non, Charlotte, non... Comment puis-je être anéanti? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je suivis le convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le cercueil, j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on retirait ensuite; et puis la première pelletée de terre tomba, et le coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir. Mourir! tombeau! Je n'entends point ces mots!
«Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier!... c'aurait dû être le dernier moment de ma vie. Ô ange! ce fut pour la première fois, oui, pour la première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme: Elle m'aime! elle m'aime! Il brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qui coula par torrents des tiennes; ces ardentes délices sont encore dans mon cœur. Pardonne-moi! pardonne-moi!
«Ah! je le savais bien que tu m'aimais! Tes premiers regards, ces regards pleins d'âme, ton premier serrement de main, me l'apprirent; et cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que je voyais Albert à tes côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs.