«Harriot habitait les côtes de la Guinée; elle était extrêmement jeune lorsqu'elle fut conduite avec d'autres esclaves à la Jamaïque. Arrivée là, elle fut exposée en vente, suivant la coutume ordinaire, et achetée par un riche colon de Kingston. A mesure qu'elle avança en âge, on découvrit en elle un génie vif et une intelligence supérieure à la classe ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par l'instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades; il prit en elle une confiance particulière et il la fit l'intendante de ses négresses; il lui fit apprendre à lire, à écrire, à compter, afin de tenir ses registres et régler ses comptes domestiques. Comme il était veuf, il l'admettait très souvent dans son lit; cet honneur était toujours accompagné de présents, qui bientôt attestèrent qu'elle était sa favorite; elle resta dans cet état près de trois années, pendant lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l'appelèrent alors en Angleterre; Harriot l'y accompagna. Malgré les beautés qui, dans cette île, fixaient son attention, elle demeura constamment et sans rivalité l'objet chéri de ses désirs, et cela n'était pas en quelque sorte extraordinaire, car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que celui des belles filles d'Albion, elle possédait plusieurs charmes qui ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde femelle qui s'adonne à la prostitution. Harriot était fidèle à son maître, soigneuse de ses intérêts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n'aurait point souffert que personne le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an quelques centaines de livres sterling. La personne d'Harriot était très attrayante; elle était grande, bien faite et gentille. Pendant son séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit par la lecture de bons ouvrages et, à la recommandation de son maître, elle avait acheté plusieurs livres utiles, agréables et convenables aux femmes. Elle avait par là considérablement perfectionné son jugement et elle avait acquis un degré de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.

«Telle fut sa situation pendant plusieurs mois; mais, malheureusement pour elle, son maître, ou plutôt son ami, qui n'avait jamais eu la petite vérole, attrapa cette maladie, qui lui devint si fatale qu'il paya le tribut de la nature. Harriot possédait une assez belle garde-robe et quelques bijoux; elle avait toujours agi d'une manière si généreuse et si équitable qu'à la mort de son maître elle n'avait pas amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu'elle eût pu, aisément et sans mystère, devenir la maîtresse de mille louis.

«La scène fut bientôt changée: de surintendante d'une table splendide, elle se trouva réduite à une très mince pitance, et même cette pitance n'aurait pas duré longtemps si elle n'eût pas avisé aux moyens de venir promptement au secours de ses finances presque épuisées.

«Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns de ces scrupules délicats et consciencieux qui constituent ce que l'on appelle ordinairement la chasteté et ce que d'autres nomment la vertu. Les filles de l'Europe, aussi bien que celles de l'Afrique, en connaissent rarement la signification dans leur état naturel. La nature dirigea toujours Harriot, quoiqu'elle eût lu des livres pieux et remplis de morale; elle trouva qu'il était nécessaire de tirer un parti avantageux de ses charmes et, à cet effet, elle s'adressa à Lovejoy, pour qu'il la produisît convenablement en compagnie. Elle était, dans le vrai sens du mot, une figure tout à fait nouvelle pour la ville et un parfait phénomène de son espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au lord S..., qui s'arracha aussitôt des bras de Miss R...y pour voler dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement frappé de la nouveauté des talents supérieurs de Harriot, auxquels il ne s'attendait pas, qu'il la visita plusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui donner chaque fois un billet de banque de vingt livres sterling.

«Harriot roula alors dans l'or; trouvant donc qu'elle avait des attraits suffisants pour s'attirer la recommandation et l'applaudissement d'un connaisseur aussi profond que l'était milord dans le mérite femelle, elle résolut de vendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle conclut que le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait toujours commander le prix.

«Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur la liste de ses admirateurs quarante pairs et cinquante membres de la Commune qui ne se présentaient jamais chez elle qu'avec un doux papier appelé communément billet de banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling, outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d'argent, les beaux ameublements et les bijoux qu'elle s'était achetés. Un de ses amis lui conseilla, alors de saisir l'occasion favorable qui se présentait à elle de succéder à Mme Johnson dans King's-Place; elle écouta cet avis et employa presque sa petite fortune à ce nouvel établissement.

«Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux, mais ayant pris un caprice pour un certain officier des gardes qui n'avait que sa paye pour se soutenir, elle refusa d'accepter les offres de tout autre adorateur; étant donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons de sa bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un grand déficit dans l'état de ses recettes. Elle alla la saison dernière, avec ses nonnes, à Brightelmstoue; les domestiques, à qui elle avait laissé la charge et la conduite de sa maison, profitèrent de son absence: ils augmentèrent non seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit dans toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent plusieurs choses de valeur, qu'elle ne put pas ravoir. Elle ne voulut pas les poursuivre, quoiqu'ils terminèrent la scène de sa ruine, car Harriot fut et est encore enfermée pour dettes.

«Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite aux autres abbesses. Nous commencerons par Mme Adams, à l'extrémité septentrionale de la constellation des séminaires, chez qui nous trouvons l'aimable Émily, les beaux yeux de Ph..y et la jolie Coleb..ke.

«Cette Émily n'est point Émily C..l..th..st, dont nous avons déjà parlé, mais Émily R..berts, qui descendait d'une famille toute différente. Son père était un rémouleur très fameux, et peu d'artistes dans ce genre ont eu autant de réputation que lui; cependant, malgré son état et la considération dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Émily aucune fortune capitale, ce qui la contraignit d'entrer au service; elle se plaça donc chez un marchand respectable et vécut pendant quelque temps dans l'état de l'innocence. A la fin, le fils de son maître la débaucha, les fruits de leur correspondance devinrent bientôt visibles et elle se vit forcée d'abandonner la maison. Dès qu'elle eut donné au monde le gage de son indiscrétion, elle n'eut plus d'inclination pour le service. Le panneau de sa chasteté étant donc démoli, il lui fut aisé de se persuader que ses charmes la maintiendraient dans cet état d'aisance, de dissipation et de plaisir pour lequel elle était si naturellement portée. Il faut avouer qu'Émily était, dans le sens du mot reçu de King's-Place, une très bonne marchandise; il est impossible d'être plus aimable qu'elle... Son frère travaille toujours dans l'humble état de rémouleur ambulant, comme successeur de son père. Mais si Émily n'a pas avancé son frère dans quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté son petit commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires de Ring's-Place, où il travaille presque tous les jours de sa vocation.

«Miss Ph..y est célèbre et remarquable par le brillant et la vivacité de ses yeux; elle est, à d'autres égards, une fille fort gentille et très agréable; elle fut mise en apprentissage chez une lingère dans Bond-Street et elle fut séduite par le lord P...., qui bientôt l'abandonna et la mit dans la nécessité d'aller exposer ses charmes dans ce marché général de la beauté.