«Le lord P.f.t., ayant tiré à part notre petit cercle du reste de la compagnie, ne put s'empêcher de donner carrière à sa veine sarcastique; il nous dit: «Je suis disciple de Pythagoras, et je crois fermement à la métempsycose. Tandis que M. L...ni chantait, je ruminais quelle serait la transmigration la plus probable des âmes des dames présentes; je pensais que celle de Lady H...s passerait dans le corps d'une chèvre de l'espèce la plus vicieuse; que celle de Mme P...y animerait peut-être un hoche-queue; que celle de la marquise de C...n pourrait, comme un serpent, se plier et se replier dans la figure d'un B...h orgueilleux; que celle de Mme Gr...... occuperait certainement le corps petit, mais chaud, d'une grenouille, d'autant que l'on assure que cet animal est de toutes les créatures vivantes le plus long dans l'acte de coïtion; que celle de la pauvre Mme H...x, que je plains de tout mon cœur, se réfugierait dans celui d'une brebis innocente, comme étant jugée une victime; quant à celles de Mmes J..., je pense que rien ne pourrait mieux leur convenir que les corps d'une vipère, d'un crapaud ou d'un serpent à sonnettes.» Le lord, après avoir ainsi donné un libre essor à son imagination sur la transmigration des âmes des dames, fut interrompu par M. L...ni qui chanta un air favori auquel chacun prêta la plus sérieuse attention et pour lequel il reçut les applaudissements réitérés de toute la compagnie.
«En nous éloignant de King's-Place, nous allons rendre une visite amicale à une ancienne connaissance, dans Queen-Anne's-Street. Nous serions en effet inexcusables de ne pas nous trouver à un rendez-vous aussi important que celui qui nous est assigné par Mme Br...dshaw. Nous aurions dû, à la vérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait est que nous n'étions par informé, du moins en partie, des anecdotes suivantes.
«Nous ne prétendons pas tracer avec une exactitude biographique la généalogie de Miss Fanny Herbert. Cette dame, que nous avons rencontrée d'abord dans un séminaire, dans Bow...-Street, commença, bientôt après cette époque, à travailler pour son compte et tint une maison très renommée au coin du passage de la Comédie, dans la même rue, où elle demeura longtemps.
«C'était une belle femme, grande et bien faite, ayant un beau teint, des yeux vifs et expressifs et les dents très blanches et très régulières. Nous croyons qu'elle n'avait point recours à l'art supplémentaire qu'emploient presque toutes les nymphes du jardin. Sa maison était élégamment meublée; une bonne table servie en vaisselle d'argent séduisait l'œil de ses visiteurs: ses nymphes, en général, étaient des marchandises supportables. Un riche citoyen était son ami le plus assidu et peut-être le principal soutien de sa maison; mais quoiqu'elle ne fût pas prodigue de ses faveurs, elle n'était pas insensible à la rhétorique persuasive d'un beau jeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et très bien taillé. Le capitaine H...., M. B......, M. W..... et plusieurs autres personnes qui vinrent se ranger sous son étendard furent, en diverses occasions, très bien accueillis dans la compagnie particulière; il faut cependant avouer qu'elle n'avait point l'âme mercenaire: par conséquent, ces messieurs, qui étaient tous beaux garçons de profession, au lieu d'augmenter ses revenus, contribuaient plutôt à les diminuer, d'autant que la plus grande partie d'entre eux se trouvaient ruinés.
«A la fin, elle trouva un gentilhomme d'une fortune considérable qui fut si passionné de ses charmes qu'il pensa que le seul moyen de la posséder, à lui tout seul, était de l'épouser; il lui offrit donc sa main, dans une intention honorable, et pour la convaincre que sa proposition était sérieuse, il prit une maison agréable dans Queen-Anne's-Street (où elle demeure actuellement); il la fit meubler d'une manière élégante et fixa le jour de leurs noces; mais il tomba subitement malade; ses médecins lui conseillèrent, pour sa santé, de se rendre aux eaux de Bath; il y fut à peine rendu qu'il y paya, avant la célébration de leurs épousailles, la grande dette de la nature. Miss Fanny Herbert, en entrant dans la maison qu'il lui avait meublée dans Queen-Anne's-Street, y ayant pris son nom, l'a toujours porté depuis.
«Miss Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue dans un embarras extrême, ne sut, pendant quelque temps, quel parti prendre. Comme elle n'avait point entièrement abandonné sa maison dans Bow-Street, elle continua toujours son ancien train de prostitution variée; bientôt après, elle suivit une route honnête, elle quitta sa maison de Covent-Garden et se retira entièrement dans celle de Queen-Anne's-Street.
«Sa maison devint alors un des séminaires les plus policés pour l'intrigue élégante, car aucune femme, quand elle le voulait, ne se comportait avec plus d'honnêteté que Fanny; elle a l'esprit enjoué et emploie à propos l'équivoque; à cet égard, on peut la regarder comme une seconde Lucie Cooper; en effet, Fanny l'imite trop, et quelquefois sans succès, mais en général, elle est une compagne vive et agréable, et quoiqu'elle ne soit plus dans son printemps, elle n'en est pas moins une personne digne encore de recherches.
«Miss Fanny Butler reçoit souvent dans sa maison l'agréable Miss M..n, la capricieuse Mme W......n et l'aimable Miss T....h. Ces dames fréquentent alternativement King's-Place et les autres séminaires. Mais elles ne trouvent dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme à leur esprit que dans Queen-Anne's-Street.
«La première de ces dames est beaucoup courtisée par le chevalier P...o et M. M...r, Portugais. M. Pis....ni, résident vénitien, a pris un caprice pour Mme W...n. Quant à Miss T.....h, elle est devenue l'intime amie de M. d'Ag...o, ministre de Genève.