Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mêlée où ne manquaient ni les débauchés, ni les mignons, ni les filles de mauvaise vie.
Voici la description du Ranelagh, d'après un ouvrage du temps: Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans cette partie de l'Angleterre... ouvrage fait à Londres par M. D. S. D. L.
«Ranelagh est agréablement situé sur les bords de la Tamise, à deux milles de Londres; c'est un des endroits d'amusements publics les plus à la mode, tant pour la beauté que pour la grande compagnie qu'on y trouve les soirées du printemps et partie de l'été. Afin que Ranelagh continue d'être le rendez-vous de la meilleure compagnie, on ne l'ouvre qu'au commencement d'avril et il finit en juillet, qui est le temps où les familles distinguées partent pour leurs terres.
«On paie à la porte une demi-crown (un petit écu). En traversant le bâtiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins; mais, dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la rotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l'abri de l'inclémence des saisons.
«Ranelagh-House appartenait au comte de Ranelagh. A sa mort, il fut acheté par des particuliers dans l'intention d'en faire une place d'amusements publics. En conséquence, M. William Jones, architecte de la Compagnie des Indes, dessina le plan de la présente rotonde ou amphithéâtre. Comme la dépense aurait été énorme pour la construire en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois et sous l'inspection de M. Jones; elle fut commencée et finie en 1740.
«Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance avec le Panthéon de Rome. L'architecture du dedans est analogue à celle du dehors. Le diamètre extérieur est de cent quatre-vingt-cinq pieds et l'intérieur de cent cinquante. On y entre par quatre portiques opposés les uns aux autres; ils sont de l'ordre dorique et le premier étage est rustique. Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie au-dessus, dont l'escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre dans les premières loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont les croisées.»
A l'époque où parut Fanny Hill, l'orchestre était élevé au centre de la rotonde.
Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien choisis. Le concert commençait à sept heures et finissait à dix. Autour de la rotonde se trouvaient cinquante-deux loges ayant chacune une table sur laquelle on servait le thé et le café gratis. Les loges avaient chacune un escalier menant dans les jardins. Elles pouvaient contenir sept ou huit personnes. Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade, qui contenait la même quantité de loges qu'en bas, ayant chacune son escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille royale. Toute la pièce était bien éclairée. On y donnait des déjeuners publics, qui, plus tard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde était plus élevée que les jardins. Reprenons la description de Londres et ses environs:
«La partie de derrière est entourée d'une allée sablée, éclairée avec des lampes, et l'extrémité de cette espèce de terrasse est plantée d'arbustes en massifs. De là, on descend sur un beau lapis de gazon, de forme octogone, terminé par une allée sablée, ombragée par des ormes et des ifs. On entre tout de suite dans des allées serpentantes, qui sont éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable vues au travers des arbres.
«Mais la promenade la plus généralement admirée est celle qui est au sud de Ranelagh-House et qui conduit au fond du jardin: c'est une allée sablée bordée de deux tapis de gazon, ombragée d'ormes et d'ifs et éclairée par vingt lampes.
«Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple circulaire du dieu Pan, et la statue d'un de ses faunes est sur le dôme; il est peint en blanc et le dôme est supporté par huit piliers.
«A la droite de ces jardins est un beau canal où il y a une grotte. Des deux côtés sont des allées éclairées par douze lampes. A droite sont deux allées: la plus près de l'eau a douze lampes; et l'autre, qui est très longue, en a trente-quatre. Les arbres y sont très grands. Au bout de cette allée sont vingt lampes, qui forment trois arches triomphales et offrent un charmant coup d'œil le soir.
«Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au bout est un édifice avec un fronton supporté par dix colonnes. Plusieurs personnes vont voir les jardins le matin. On voit aussi la rotonde; il n'en coûte qu'un schelling.»
Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui montre bien ce qu'était ce fameux jardin et nous fait juger de la liberté des mœurs des dames anglaises du bon ton, en ce temps-là:
«Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je me rappelai que c'était jour de Ranelagh, et, voulant connaître cet endroit, je pris une voiture et, seul, sans domestique, je m'y rendis dans le dessein de m'y amuser jusqu'à minuit et d'y chercher quelque beauté qui me plût.
«La rotonde du Ranelagh me plut; je m'y fis servir du thé, j'y dansai quelques minutes; mais point de connaissances; quoique j'y visse plusieurs filles et femmes fort polies, de but en blanc je n'osais en attaquer aucune. Ennuyé, je prends le parti de me retirer; il était près de minuit; j'allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que je n'avais point payé; mais il n'y était plus et j'étais fort embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en attendant sa voiture, s'apercevant de mon embarras, me dit en français que, si je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, elle pourrait me conduire à ma porte. Je la remercie et, lui ayant dit où je demeurais, j'accepte avec reconnaissance. Sa voiture arrive, un laquais ouvre la portière et, s'appuyant sur mon bras, elle monte, m'invite à me placer à côté d'elle et ordonne qu'on arrête devant chez moi.
«Dès que je fus dans la voiture, je m'évertuai en expressions de reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai le regret que j'éprouvais de ne l'avoir point vue à la dernière assemblée de Soho-Square.
«—Je n'étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue de Bath aujourd'hui.
«Je me loue du bonheur que j'avais de l'avoir rencontrée, je couvre ses mains de baisers, j'ose lui en donner un sur la joue, et, ne trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et le sourire de l'amour, je colle mes lèvres sur les siennes et, sentant la réciprocité, je m'enhardis et bientôt je lui ai donné la marque la plus évidente de l'ardeur qu'elle m'avait inspirée.
«Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l'avais trouvée douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais aller pour lui faire une cour assidue pendant tout le temps que je comptais passer à Londres; mais elle me dit: «Nous nous reverrons encore et soyez discret.» Je le lui jurai et ne la pressai pas. L'instant d'après la voiture s'arrête, je lui baise la main et me voilà chez moi fort satisfait de cette bonne fortune.
«Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu'enfin je la retrouvai dans une maison où lady Harington m'avait dit d'aller me présenter à la maîtresse de sa part. C'était une lady Betty Germen, vieille femme illustre. Elle n'était pas au logis, mais elle devait rentrer en peu de temps et je fus introduit au salon pour l'attendre. Je fus agréablement surpris en y apercevant ma belle conductrice du Ranelagh, occupée à lire une gazette. Il me vint dans l'esprit de la prier de me présenter. Je m'avance vers elle et à la question que je lui fais, si elle voudrait bien être mon introductrice, elle répond d'un air poli qu'elle ne pouvait pas, n'ayant pas l'honneur de me connaître.
«—Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous ne me remettez pas?
«—Je vous remets fort bien, mais une folie n'est pas un titre de connaissance.
«Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle se remit tranquillement à lire sa gazette et ne m'adressa plus la parole jusqu'à l'arrivée de lady Germen.
«Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, sans faire le moindre semblant de me connaître, me parlant cependant avec beaucoup de politesse lorsque l'à-propos me permettait de lui adresser la parole. C'était une lady de haut parage et qui jouissait à Londres d'une belle réputation.»
On trouve aussi dans Londres et ses environs une description détaillée des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts en 1732.
«Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth, à deux milles de Londres. On ouvre ces jardins tous les jours, à 6 h. 1/2 du soir, excepté le dimanche, depuis mai jusqu'à la fin d'août; l'admission est d'un schelling.
«En entrant par la grande porte, le premier objet qui se présente est une allée de 900 pieds de longueur, plantée des deux côtés d'ormes qui forment une arche, à l'extrémité de laquelle on a le plus beau paysage, terminée par un obélisque gothique où on monte par un petit escalier. La base est décorée de festons de fleurs et aux coins sont peints des esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription:
Spectator
Fastidiosus
Sibi Molestus«En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle planté en bosquet. Au milieu est un orchestre de construction gothique, très orné de sculpture, niches, etc. Le dôme est surmonté de plumes blanches qui sont les armes des princes de Wales. Tout cet édifice est en bois peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en plaistic, composition particulière qui ressemble un peu au plâtre de Paris, mais qui n'est connue que de l'architecte. Les beaux jours, la musique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pour la partie vocale qu'instrumentale, sont bien choisis. Le concert commence à huit heures et finit à onze.
«Sur une grande pièce de bois est un paysage qu'on appelle The Day-Scene. On l'ôte à la chute du jour pour découvrir une cataracte en transparent, dont l'effet est très brillant. Il est curieux de voir comment toute la compagnie court en foule, au son d'une cloche qui sonne à neuf heures pour avertir du moment où cette cascade est visible. On la recouvre au bout de dix minutes.
«Dans la partie du bosquet, en face de l'orchestre, sont placés quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon de l'ordre composite, qui fut construit pour le dernier prince de Wales, dans lequel son petit-fils a soupé souvent les années dernières. On monte dans ce pavillon par un escalier double à balustrades. Le front est supporté par des pilastres de l'ordre dorique. Dans le plafond sont trois petits dômes, avec des ornements dorés d'où descendent trois lustres.
«Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par M. Hayman, tirés des pièces historiques de Shakespeare. Ils sont admirés généralement, tant pour le dessin que pour le coloris et l'expression.
«Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation de la tempête dans la tragédie de Lear.
«Le second est le moment de la tragédie d'Hamlet, où le roi, la reine de Danemark, au milieu de leur cour, donnent audience.
«Le troisième est la scène d'Henri V, qui précède la fameuse bataille d'Azincourt: elle se passe devant la tente du roi; son armée est à quelque distance, et le héraut français, accompagné d'un trompette, vient lui demander s'il veut composer pour sa rançon.
«Le dernier est la scène de la Tempête où Miranda aperçoit, pour la première fois, Ferdinand: elle est à lire sous un arbre; le livre lui tombe des mains; Ferdinand est à ses genoux et exprime l'agréable surprise qu'il éprouve. Prospero, dans sa robe magique, affecte de la colère...
«... L'espace entre le pavillon et l'orchestre est le rendez-vous général de la compagnie qui s'y rassemble pour entendre le chant. Lorsqu'une ariette est finie, elle se disperse dans les jardins. Le bosquet est illuminé par 2,000 lampes qui font un charmant effet au milieu des arbres. Sur la face de l'orchestre, elles forment trois arches triomphales; le tout est allumé avec une rapidité surprenante.
«Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne dans la grande salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre...
«... La première allée du jardin, en sortant de la rotonde, est pavée de carreaux de Flandres, afin d'éviter l'humidité que contracte le sable quand il a plu. Le reste du bosquet est entouré d'allées sablées. Il y a une quantité de pavillons ou alcôves décorées de peintures, d'après les dessins de MM. Hayman et Hogarth. Chaque pavillon a une table et peut tenir huit personnes...
«... Les peintures des pavillons sont:
«1o Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes les beautés de ces lieux;
«2o Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère dans le bois;
«3o La nouvelle rivière d'Islington avec une famille qui se promène; une vache qu'on trait et des cornes fixées sur la tête du mari;
«4o Une partie de quadrille et un service de thé;
«5o Un concert;
«6o Des enfants faisant des châteaux de cartes;
«7o Une scène du Médecin malgré lui;
«8o Un paysage;
«9o Une contredanse de villageois autour d'un mai;
«10o Enfilez mon aiguille;
«11o Un vol de cerf-volant;
«12o Le moment du roman de Paméla, où elle annonce à la femme de charge le désir qu'elle a de retourner chez ses parents;
«13o Une scène du Diable à payer entre Jobson Nell et le sorcier;
«14o Des enfants jouant à la cachette;
«15o Une chasse;
«16o Paméla sautant par la fenêtre pour s'échapper de chez lady Davers;
«17o La scène des Merry Wives de Windsor où Sir John Falstaff est mis dans la corbeille au linge sale;
«18o Un combat naval entre les Espagnols et les Maures;
«Les peintures finissent ici; mais les pavillons continuent et conduisent à une colonnade de 500 pieds de longueur, dans la forme d'un demi-cercle...
«Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d'autres pavillons qui mènent dans la grande allée.
«Dans le dernier de ces pavillons est peinte Suzanne aux yeux pochés, lorsqu'elle vient dire adieu à son doux William, qui est à bord de la flotte qui va partir...
«En retournant au bosquet, les pavillons derrière l'orchestre ont les peintures suivantes:
«1o Difficile à plaire;
«2o Des glisseurs sur la glace;
«3o Des joueurs de musette et de hautbois;
«4o Un feu de joie à Charing-Cross et autres réjouissances. Le coche de Salisbury versé;
«5o Le jeu de Colin-Maillard;
«6o Le jeu des lèvres de grenouilles;
«7o Une hôtesse de Wapping, avec des matelots qui débarquent;
«8o Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme qui lui enfonce des épingles dans le menton.»