L'apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne diminuèrent rien de la bonne opinion que j'avais conçue de ma place. Le salon où je fus introduite me parut magnifiquement meublé; car, en fait de salon, je ne connaissais encore que les salles d'auberge où j'avais passé sur ma route; il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques pièces d'argent bien en évidence qui m'éblouirent. Je ne doutai pas que je ne fusse dans une maison des mieux famées.

Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire que son dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu'elle m'avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que, si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu'une véritable mère. A quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois ridicules révérences:

«Oui, oh! que si, bien obligée, votre servante.»

Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille parut:

«Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d'arrêter cette jeune personne pour prendre soin de mon linge; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même; car je vous avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je serais capable de faire pour elle.»

Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier, me salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager, à ce qu'elle m'apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère maîtresse, m'assurant que j'étais fort heureuse d'être si bien tombée; qu'il n'était pas possible de mieux rencontrer; qu'il fallait que je fusse née coiffée; que je pouvais me vanter d'avoir fait un excellent hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce, capables de me faire ouvrir les yeux si j'avais eu la moindre expérience.

On sonna une seconde fois; nous descendîmes et je fus introduite dans une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce plan, on était convenu que nous coucherions ensemble.

Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phœbe Ayres, ma tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J'eus l'honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les empressements alternatifs me ravissaient l'âme, et, simple que j'étais, je ne cessais d'appeler Mistress Brown Sa Seigneurie.

Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu'on me ferait des habits convenables à l'état que je devais tenir auprès de ma maîtresse; mais ce n'était qu'un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vît jusqu'à ce qu'elle eût trouvé acheteur pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j'avais apporté au service de Sa Seigneurie.

Depuis le dîner jusqu'au soir, il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté. Après souper, l'heure de la retraite étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. Miss Phœbe, qui s'aperçut que j'avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m'enleva dans la minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats. Phœbe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants services et l'usage des eaux chaudes; ce qui l'avait réduite au métier d'appareilleuse avant le temps.