Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à Mme Cole de l'aventure que j'avais eue; d'où elle conclut sagement que s'il ne venait point me trouver il n'y avait aucun mal; mais que s'il passait chez elle, il faudrait examiner si l'oiseau valait bien les filets.

Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture et fut reçu par Mme Cole, qui s'aperçut bientôt que j'avais fait une trop vive impression sur ses sens pour craindre de le perdre, car, pour moi, j'affectais de tenir la tête baissée et semblais redouter sa vue. Après qu'il eut donné son adresse à Mme Cole et payé fort libéralement ce qu'il venait d'acheter, il retourna dans son carrosse.

J'appris bientôt que ce gentleman n'était autre chose que Mr. Norbert, d'une fortune considérable, mais d'une constitution très faible, et lequel, après avoir épuisé toutes les débauches possibles, s'était mis à courir les petites filles. Mme Cole conclut de ces prémisses qu'un tel caractère était une juste proie pour elle; que ce serait un péché de n'en point tirer la quintessence, et qu'une fille comme moi n'était que trop bonne pour lui.

Elle fut donc chez lui à l'heure indiquée. C'était un hôtel du quartier de la Cour de justice. Après avoir admiré l'ameublement riche et luxurieux de ses appartements et s'être plainte de l'ingratitude de son métier, elle fit que la conversation tomba insensiblement sur moi. Alors, s'armant de toutes les apparences d'une vertu rigide, louant surtout mes charmes et ma modestie, elle finit par lui donner l'espérance de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant pas, disait-elle, tirer à conséquence.

Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne le dégoûtassent, ou que quelque accident imprévu ne fît éventer notre mèche, elle fit semblant de se laisser gagner par ses promesses, ses bonnes manières, mais surtout par la somme considérable que cela lui vaudrait.

Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations des difficultés nécessaires pour l'enflammer davantage, elle acquiesça enfin à sa demande, à condition qu'elle ne parût entrer pour rien dans l'affaire qu'on tramait contre moi. Mr. Norbert était naturellement assez clairvoyant et connaissait parfaitement les intrigues de la ville, mais sa passion, qui l'aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant au point désiré, Mme Cole lui demanda trois cents guinées pour ma part et cent pour récompenser ses peines et ses scrupules de conscience qu'elle avait dû vaincre avec bien de la répugnance. Cette somme devait être comptée claire et nette à la réception qu'il ferait de ma personne, qui lui avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant quelques moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice, que lorsque nous parlâmes chez la fruitière, du moins l'assurait-il. Je dois dire qu'il est singulier combien peu j'avais eu à forcer mon air de modestie naturelle pour avoir l'air d'une véritable vierge.

Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement conclus et ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta plus qu'à livrer ma personne à sa disposition. Mais Mme Cole fit difficulté de me laisser sortir de la maison et prétendit que la scène se passât chez nous, quoiqu'elle n'aurait point voulu, pour tout au monde, comme elle le disait, que ses gens en sussent quelque chose—sa bonne renommée serait perdue pour jamais et sa maison diffamée.

La nuit fixée, avec tout le respect dû à l'impatience de notre héros, Mme Cole ne négligea ni soins ni conseils pour que je me tirasse avec honneur de ce pas, et que ma prétendue virginité ne tombât point à faux. La nature m'avait formé cette partie si étroite que je pouvais me passer de tous ces remèdes vulgaires, dont l'imposture se découvre si aisément par un bain chaud; et notre abbesse m'avait encore fourni pour le besoin un spécifique qu'elle avait toujours trouvé infaillible.

Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma chambre à onze heures de la nuit, avec tout le secret et tout le mystère nécessaires. J'étais couchée sur le lit de Mme Cole, dans un déshabillé moderne, et avec toute la crainte que mon rôle devait m'inspirer; ce qui me remplit d'une confusion si grande qu'elle n'aida pas peu à tromper mon galant. Je dis galant, car je crois que le mot dupe est trop cruel envers l'homme dont la faiblesse fait souvent notre gloire.

Aussitôt que Mme Cole, après les singeries que cette scène demandait, eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à la réquisition de Mr. Norbert, il vint sautiller vers le lit, où je m'étais cachée sous les draps et où je me défendis quelque temps avant qu'il pût parvenir à me donner un baiser, tant il est vrai qu'une fausse vertu est plus capable de résistance qu'une modestie réelle; mais ce fut pis lorsqu'il voulut venir à mes seins; car j'employai pieds et poings pour le repousser; si bien que, fatigué du combat, il défit ses habits et se mit à mes côtés.