«N'aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi maintenant à un autre spectacle.»
Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de l'orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes; sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.
Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge, avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu'il les eût trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous la terre): l'homme versa le minéral liquide dans des moules exprès préparés: il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.
Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.
Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein; pris tout d'abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit celle qu'il aimait: ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et de musique toutes les tentes retentissent.
Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il s'exprime de cette manière:
«Ô toi qui m'as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni, cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d'espérance de jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature semble remplie dans toutes ses fins.»
Michel:
«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin, une fin sainte et pure, conformité divine.
«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté, sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit; mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer, remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu, sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.»