Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce transition:

«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois attentif.

«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit, craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état) voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.

«Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition unit à lui, ou sous lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'enfer, bouillonne en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s'appellent les uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce qu'enroués, et tous en fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommée Confusion.»

Alors Adam, paternellement affligé:

«Ô fils exécrable! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères, s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu! L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête, le poisson et l'oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain. Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son orgueilleux empiétement sur l'homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable! Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait languir ses entrailles grossières, et l'affamerait de respiration, sinon de pain?»

Michel:

«Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans l'état tranquille des hommes, en s'efforçant d'asservir la liberté rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle, la vraie liberté a été perdue; cette liberté jumelle de la droite raison, habite toujours avec elle, et hors d'elle n'a point d'existence divisée: aussitôt que la raison dans l'homme est obscurcie ou non obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent l'empire de la raison, et réduisent en servitude l'homme, jusque alors libre. Conséquemment, puisque l'homme permet au dedans de lui-même, à d'indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste arrêt, l'assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi asservissent indûment son extérieure liberté: il faut que la tyrannie soit, quoique le tyran n'ait point d'excuse. Cependant quelquefois les nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que non l'injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté intérieure étant perdue: témoin le fils irrévérent de celui qui bâtit l'arche, lequel, pour l'affront qu'il fit à son père, entendit contre sa vicieuse race cette pesante malédiction: Tu seras l'esclave des esclaves.

«Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en pis, jusqu'à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa présence du milieu d'eux, et détourne ses saints regards résolu d'abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera invoqué, un peuple à naître d'un homme plein de foi. Cet homme, résident encore sur les bords de l'Euphrate, aura été élevé dans l'idolâtrie.

«Oh! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour abandonner le Dieu vivant, pour s'abaisser à adorer comme dieux leurs propres ouvrages de bois et de pierre! Cependant le Très-Haut daignera, par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu'il lui montrera: il fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront bénies.