ARGUMENT
La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit être hasardée pour recouvrer le ciel: quelques-uns sont de cet avis, d'autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d'abord par Satan, est préférée; on conclut à éclaircir la vérité de cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps. Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche. Satan, leur chef, entreprend seul le voyage; il est honoré et applaudi. Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et s'occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y porte, pour passer le temps jusqu'au retour de Satan. Celui-ci, dans son voyage, arrive aux portes de l'enfer; il les trouve fermées, et qui siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan découvre l'immense gouffre entre l'enfer et le ciel. Avec quelles difficultés il le traverse: dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu, il parvient à la vue du monde nouveau qu'il cherchait.
Haut, sur un tronc d'une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup en éclat la richesse d'Ormus et de l'Inde ou des contrées du splendide Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois barbares les perles et l'or, Satan est assis, porté par le mérite à cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de l'espérance, il aspire encore plus haut; insatiable de poursuivre une vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses:
«Pouvoirs et dominations! divinités du ciel! puisque aucune profondeur ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses et plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, et rassurées par elles-mêmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste droit et les lois fixées du ciel m'ont d'abord créé votre chef, ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le combat, a été acheté de quelque valeur: cependant notre malheur est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a établi beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d'un plein consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu'une dignité accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur: mais ici qui envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus forte part des souffrances sans terme? Là où il n'est aucun bien à disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul sûrement ne réclamera la préséance dans l'enfer; nul dont la portion du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n'en convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l'union, et cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu'il ne peut l'être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste héritage d'autrefois; plus assurés de prospérer que si la prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée? C'est ce que nous débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle.»
Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva; Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est d'être réputé égal en force à l'Éternel, et, plutôt que d'être moins, il ne se souciait pas du tout d'exister: délivré de ce soin d'être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l'enfer, ou de pire que l'enfer il ne tenait compte: et d'après cela il prononça ces mots:
«Mon avis est pour la guerre ouverte: aux ruses très inexpert, point ne m'en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en est besoin, non à présent. Car tandis qu'ils sont assis complotant faudra-t-il que des millions d'esprits qui restent debout armés, et soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de la honte, prison d'une tyrannie qui règne par nos retardements! Non: plutôt armés de la furie et des flammes de l'enfer, tous à la fois, au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre l'auteur de ces tortures: alors pour répondre au bruit de son foudre tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il verra un feu noir et l'horreur lancés d'une égale rage parmi ses anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d'une flamme étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route paraît difficile et roide pour escalader à tire d'aile un ennemi plus élevé! Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif; la descente et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous poursuivait à travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle contrainte et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L'ascension est donc aisée.
«On craint l'événement: faudra-t-il encore provoquer notre plus fort à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre destruction, s'il est en enfer une crainte d'être détruit davantage? Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici, chassés de la félicité, condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur; dans ce gouffre où les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nous éprouver sans espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet inexorable et l'heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis; il nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre substance? beaucoup plus heureux que d'être misérables et éternels! Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d'être, nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous avons la preuve que notre pouvoir suffît pour troubler son ciel et pour alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique inaccessible: si ce n'est là la victoire, du moins c'est vengeance.»
Il finit en sourcillant; et son regard dénonçait une vengeance désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d'une contenance plus gracieuse et plus humaine.
Les deux n'ont pas perdu une plus belle créature: il semblait créé pour la dignité et les grands exploits; mais en lui tout était faux et vide, bien que sa langue distillât la manne, qu'il pût faire passer la plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses; ingénieux aux vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles: toutefois il plaisait à l'oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi:
«Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate, n'était pas plus propre à m'en dissuader, et ne me semblait être de sinistre augure pour tout le succès: celui qui excelle le plus dans les faits d'armes, plein de méfiance dans ce qu'il conseille et dans la chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque cruelle revanche.