«Ta frayeur, dit le hardi Zéphon, nous épargnera l'épreuve de ce que le moindre d'entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par conséquent faible.»

L'ennemi ne répliqua point, étouffant de rage; mais, comme un orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tête haute, rongeant son mors de fer: combattre ou fuir lui parut inutile; une crainte d'en haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde s'étaient tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant le prochain ordre. Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie:

«Amis, j'entends le bruit d'un pied agile qui se hâte par ce chemin, et à une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zéphon à travers l'ombre. Avec eux s'avance un troisième personnage d'un port de roi, mais d'une splendeur pâle et fanée: à sa démarche, et à sa farouche contenance, il paraît être le prince de l'enfer, qui probablement ne partira pas d'ici sans conteste: demeurez fermes, car son regard se couvre et nous défie.»

À peine a-t-il fini de parler, qu'Ithuriel et Zéphon le joignent, lui racontent brièvement qui ils amènent, où ils l'ont trouvé, comment occupé, sous quelle forme et dans quelle posture il était couché. Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère:

«Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes révoltes? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne veulent pas se révolter à ton exemple? Mais ils ont le pouvoir et le droit de te questionner sur ton entrée audacieuse dans ce lieu, où tu t'occupais, à ce qu'il semble, à violer le sommeil et à inquiéter ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité.»

Satan répondit avec un sourcil méprisant:

«Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d'être sage, et je te tenais pour tel; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu'il vive en enfer celui qui aime son supplice! Qui ne voudrait, s'il en trouvait le moyen, s'échapper de l'enfer, quoiqu'il y soit condamné? Toi-même tu le voudrais sans doute; tu t'aventurerais hardiment vers le lieu, quel qu'il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible la souffrance par la joie; c'est ce que j'ai cherché dans ce lieu. Ce ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien, et n'a pas essayé le mal. M'objecteras-tu la volonté de celui qui nous enchaîna? Qu'il barricade plus sûrement ses portes de fer, s'il prétend nous retenir dans cette sombre géhenne! En voilà trop pour la question. Le reste est vrai: ils m'ont trouvé où ils le disent; mais cela n'implique ni violence ni tort.»

Il dit ainsi avec dédain. L'ange guerrier ému, moitié souriant avec mépris, lui répliqua:

«Ah! quelle perte a faite le ciel d'un juge pour juger ce qui est sage, depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie! maintenant il revient échappé de sa prison, gravement en doute s'il doit tenir pour sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l'a conduit ici sans permission, hors des limites de l'enfer à lui prescrites; tant il juge sage de fuir la peine, n'importe comment, et de se dérober à son châtiment! Présomptueux, juge ainsi jusqu'à ce que la colère que tu as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu'à coup de fouet elle reconduise à l'enfer cette sagesse qui ne t'a pas encore appris qu'aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée. Mais pourquoi es-tu seul? Pourquoi tout l'enfer déchaîné n'est-il pas venu avec toi? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons? est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu'eux à l'endurer? Chef courageux! le premier à te soustraire aux tourments, si tu avais allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite, certainement tu ne serais pas venu seul fugitif.»

À quoi l'ennemi répondit sourcillant, terrible: