«Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi cueilli; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu'à des dieux; et cependant capable de faire dieux des hommes! Et pourquoi pas, puisque plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l'auteur de ce bien n'est pas offensé, mais honoré davantage? Ici, créature heureuse! Ève, bel ange, partage avec moi: quoique tu sois heureuse, tu peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu seras dans l'air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d'une pareille vie.»

«Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu'à la bouche la partie de ce même fruit qu'il tenait, et qu'il avait arraché: l'odeur agréable et savoureuse éveilla si fort l'appétit, qu'il me parut impossible de ne pas goûter. Aussitôt je m'envole avec l'esprit du haut des nues, et au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m'étonnant de mon vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup; et moi, ce me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh! que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela n'était qu'un songe!»

Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé:

«Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m'affecte comme toi; je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal; je le crains: cependant le mal, d'où viendrait-il? Aucun mal ne peut habiter en toi, créature si pure. Mais sache que dans l'âme il existe plusieurs facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine. Entre celles-ci, l'imagination exerce le principal office: de toutes les choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose: souvent pendant son absence l'imagination, qui se plaît à contrefaire, veille pour l'imiter; mais joignant confusément les formes, elle produit souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées.

«Je trouve ainsi, à ce qu'il me paraît, quelques traces de notre dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition étrange. Cependant ne sois pas triste; le mal peut aller et venir dans l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache ni blâme; ce qui me donne l'espoir que ce que tu abhorrais de rêver dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N'aie donc pas le cœur abattu; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont coutume d'être plus radieux et plus sereins que ne l'est à la terre le sourire d'un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr'ouvrent à présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la nuit, et gardés pour toi.»

Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée; mais silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur; elle les essuya avec ses cheveux; deux autres précieuses larmes se montraient déjà à leur source de cristal; Adam les cueillit dans un baiser avant leur chute, comme les signes gracieux d'un tendre remords et d'une timidité pieuse qui craignait d'avoir offensé.

Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d'arbres, ils se trouvèrent d'abord en pleine vue du jour naissant et du soleil, à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char l'extrémité de l'océan, lançait parallèles à la terre ses rayons remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l'orient du paradis et les plaines heureuses d'Éden: ils s'inclinèrent profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin dûment offertes en différent style; car ni le style varié, ni le saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers nombreux, si remplis d'harmonie, qu'ils n'avaient besoin ni du luth ni de la harpe pour ajouter à leur douceur.

«Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant. Elle est tienne, cette structure de l'univers, si merveilleusement belle! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton pouvoir divin!

«Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges! car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son trône, vous dans le ciel!

«Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier, lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin!