Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une paix ferme et le calme accoutumé. Ils s'empressèrent à leur ouvrage champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques rangs d'arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs branches touffues, et avaient besoin qu'une main réprimât leurs embrassements inféconds; ils amènent la vigne pour la marier à son ormeau; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d'orner son feuillage stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents occupés de la sorte; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois mariée.

«Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé de l'enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis; tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami; tu le trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à l'abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des discours tels qu'ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu'il possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre, à sa volonté qui, quoique libre, est changeante; avertis-le de prendre garde de s'égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et de qui il vient; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du ciel, complote à présent de faire tomber les autres d'un pareil état de félicité: par la violence? non, car elle serait repoussée; mais par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur qu'ayant volontairement transgressé, il n'allègue la surprise, n'ayant été ni averti ni prévenu.»

Ainsi parla l'éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission; mais du milieu de mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques ailes, il s'élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs angéliques, s'écartant des deux côtés, livrent un passage à sa rapidité à travers toutes les routes de l'empyrée, jusqu'à ce qu'arrivé aux portes du ciel elles s'ouvrent largement d'elles-mêmes, tournant sur leurs gonds d'or: ouvrages divins du souverain Architecte. Aucun nuage, aucune étoile interposés n'obscurcissant sa vue, il aperçoit la terre, toute petite qu'elle est, et ressemblant assez aux autres globes lumineux: il découvre le jardin de Dieu couronné de cèdres au-dessus de toutes les collines: ainsi, mais moins sûrement, pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la lune des terres et des régions imaginaires; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant d'abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage. Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt, l'aile immobile, il est porté sur les vents polaires; tantôt son aile, éventail vivant, frappe l'air élastique, jusqu'à ce que, parvenu à la hauteur de l'essor des aigles, il semble à tous les volatiles un phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique, alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du Soleil, il vole vers la Thèbes d'Égypte.

Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l'ange s'abat et reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres divins il porte six ailes; la paire qui revêt chacune de ses larges épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine; la paire du milieu entoure sa taille ainsi qu'une zone étoilée, borde ses reins et ses cuisses d'un duvet d'or, et de couleurs trempées dans le ciel; la dernière ombrage ses pieds, et s'attache à ses talons en plume maillée, couleur du firmament: semblable au fils de Maïa, il se tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d'un parfum céleste la vaste enceinte d'alentour.

Incontinent toutes les troupes d'anges de garde le reconnurent et se levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles pressentirent qu'il était chargé de quelque haut message. Il passe leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de l'art; ô énormité de bonheur!

Raphaël s'avançait dans la forêt aromatique; Adam l'aperçut; il était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu'Adam n'avait besoin); Ève dans l'intérieur du berceau, attentive à son heure, préparait pour le dîner des fruits savoureux, d'un goût à plaire au véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d'un breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam appelle Ève.

«Accours ici, Ève; contemple chose digne de ta vue: à l'orient, entre ces arbres, quelle forme glorieuse s'avance par ce chemin! elle semble une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le; prodigue l'abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé, ici où la nature multiplie sa fertile production et en s'en débarrassant devient plus féconde; ce qui nous enseigne à ne point épargner.»

Ève lui répond:

«Adam, moule sanctifié d'une terre inspirée de Dieu, peu de provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les saisons mûrissent pour l'usage suspendues à la branche, excepté des fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge succulente, j'arracherai un tel choix pour traiter notre hôte angélique, qu'en le voyant il avouera qu'ici sur la terre Dieu a répandu ses bontés comme dans le ciel.»

Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu'il y a de plus délicat? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas les assortir inélégants, mais pour qu'une saveur succède à une saveur relevée par le changement le plus agréable? Ève court, et de chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte tout, donne à l'Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu, dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner Alcinoüs; fruits de toutes espèces, d'une écorce raboteuse ou d'une peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille; large tribut qu'Ève recueille et qu'elle amoncelle sur la table d'une main prodigue. Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif; elle écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle mélange une crème onctueuse; elle ne manque point de vases convenables et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses, et des parfums de l'arbrisseau qui n'ont point été exhalés par le feu.