«Bélial, sur le même ton de plaisanterie:

«—Général, les termes d'accommodement que nous leur avons envoyés sont des termes de poids, d'un contenu solide, et pleins d'une force qui porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont été amusés et plusieurs étourdis; celui qui les reçoit en face est dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre; s'ils ne sont pas compris, ils ont du moins l'avantage de nous faire connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit.»—

«Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire: ils présumaient si facile d'égaler par leurs inventions l'éternel Pouvoir, qu'ils méprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son armée tandis qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas longtemps: la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva des armes à opposer à cet infernal malheur.

«Aussitôt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le sillon de l'éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée); ils les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements, arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs mains. L'étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des montagnes tourné en haut, jusqu'à ce que lancées sur le triple rang des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis eux-mêmes furent envahis après; au-dessus de leurs têtes volaient de grands promontoires qui venaient dans l'air répandant l'ombre, et accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient leur souffrance: leur substance, enfermée dedans, était écrasée et broyée, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous cette masse avant de pouvoir s'évaporer d'une telle prison, quoique esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant devenue grossière par le péché.

«Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, et arracha les coteaux voisins: ainsi les monts rencontrent dans l'air les monts lancés de part et d'autre avec une projection funeste, de sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante; bruit infernal! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s'éleva, et alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son inviolable sanctuaire des cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait prévu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand dessein: honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son trône, il adresse ainsi la parole:

«—Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence! deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était très-probable qu'il le serait, quand deux pareils ennemis se rencontrent en armes: car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais qu'à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends leur arrêt: dans un perpétuel combat il leur faudrait donc nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait trouvée. «La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés; le troisième est tien: à toi je l'ai destiné, et j'ai pris patience jusque ici afin que la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfusé une vertu, une grâce si immense, que tous, au ciel et dans l'enfer, puissent connaître ta force incomparable: cette commotion perverse ainsi apaisée, manifestera que tu es le plus digne d'être héritier de toutes choses, d'être héritier et d'être roi par l'onction sainte, ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de ton Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent les bases du ciel; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre; revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les limites du ciel dans l'abîme extérieur. Là, qu'ils apprennent, puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi consacré.»—

«Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein; lui reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, et la Divinité filiale répondit ainsi:

«Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes! le Premier, le Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à glorifier ton Fils; moi, toujours à te glorifier, comme il est très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté accomplie: l'accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, lorsqu'à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.

«Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en toutes choses. Armé de ta puissance, j'affranchirai bientôt le ciel de ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée; ils seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l'obéissance qui t'est due, toi à qui obéir est la félicité suprême! Alors ces saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta montagne sacrée, te chanteront des alleluia sincères, des hymnes de haute louange, et avec eux, moi leur chef.»—

«Il dit: s'inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire où il siège: et le troisième matin sacré perçant à travers le ciel, commençait à briller. Soudain s'élance, avec le bruit d'un tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d'épaisses flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d'un esprit, et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune quatre faces surprenantes; tout leur corps et leurs ailes sont semés d'yeux semblables à des étoiles; les roues de béril ont aussi des yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs têtes est un firmament de cristal où s'élève un trône de saphir marqueté d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux.