Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal; mais Ève, qui pensa qu'on n'accordait pas assez à sa foi sincère, renouvela sa répartie avec un doux accent:

«Si notre condition est d'habiter ainsi dans une étroite enceinte, resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n'étant pas doués séparément d'une force égale pour nous défendre partout où il nous rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi, en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre intégrité. Son honteux mépris n'attache point le déshonneur à notre front, mais retombe honteusement sur lui.

«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans l'événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin? Et qu'est-ce que la fidélité, l'amour, la vertu, essayés seuls, sans être soutenus d'un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre heureux état d'avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur, que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou réunis. Fragile est notre félicité s'il en est de la sorte! Ainsi exposé, Éden ne serait pas Éden.»

Adam avec ardeur répliqua:

«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les a faites. Sa main créatrice n'a laissé rien de défectueux ou d'incomplet dans tout ce qu'il a créé, et beaucoup moins dans l'homme ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force extérieure. Le péril de l'homme est en lui-même, et c'est aussi dans lui qu'est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé d'être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n'informe mal la volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.

«Ce n'est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à moi de t'avertir souvent, à toi aussi de m'avertir. Nous subsistons affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu'il n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi subornée, puisse rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une déception imprévue, faute d'avoir conservé l'exacte vigilance, comme elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu'il serait mieux d'éviter, et tu l'éviteras probablement si tu ne te sépares pas de moi: l'épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu prouver ta constance? prouve d'abord ton obéissance. Mais qui connaîtra la première, si tu n'as point été tentée? qui l'attestera? Si tu penses qu'une épreuve non cherchée peut nous trouver tous deux plus en sûreté qu'il ne te semble que nous le sommes, toi ainsi avertie... va! car ta présence, contre ta volonté, te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son devoir, fais le tien.»

Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et quoique soumise, elle répliqua la dernière:

«C'est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de ce que tes dernières paroles pleines de raison n'ont fait que toucher: l'épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins préparés; c'est pour cela que je m'éloigne plus volontiers. Je ne dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord à la plus faible; s'il y était enclin, il n'en serait que plus honteux de sa défaite.»

Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu'elle ne fût point armée comme elle de l'arc et du carquois, mais de ces instruments de jardinage, tels que l'art, simple encore et innocent du feu, les avait formés, ou tels qu'ils avaient été apportés par les anges. Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu'elle était vierge encore de Proserpine qu'elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil la suivit longtemps d'un regard enflammé; mais il désirait davantage qu'elle fût restée. Souvent il lui répète l'ordre d'un prompt retour; aussi souvent elle s'engage à revenir à midi au berceau, à mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du milieu du jour ou au repos de l'après-midi.

Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin, ou de te renvoyer dépouillée d'innocence, de fidélité, de bonheur!...