«Loin de ma vue, toi serpent!... ce nom te convient le mieux à toi, liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de mettre à l'avenir toutes les créatures en garde contre toi, de crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale, ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par lui, moi par toi pour m'être confié à toi sortie de mon côté. Je te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre.

«Oh! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans femmes? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer l'espèce humaine? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise; ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que lui; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents; ou le choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine et troublera la paix du foyer.»

Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Ève. Mais Ève non rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora sa paix et fit entendre sa plainte:

«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t'ai offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de toi, où me retirer? où subsister? Tandis que nous vivons encore (à peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous! Unis dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux; mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel, afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique cause pour toi de toute cette misère! moi seule, juste objet de la colère de Dieu!»

Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam. Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse; créature si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd toute sa colère; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles pacifiques:

«Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi! hélas! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir! Si les prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de Dieu, qu'il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi confié, par moi exposé.

«Mais lève-toi; ne disputons plus, ne nous blâmons plus mutuellement, nous assez blâmés ailleurs! Efforçons-nous par les soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, en le partageant, le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je l'entrevois), n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter notre misère; misère transmise à notre race: ô race infortunée!»

Ève, reprenant cœur, répliqua:

«Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de là, par un juste événement, trouvées si fatales; néanmoins, tout indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à soulager nos maux ou à les finir: quoiqu'elles soient poignantes et tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos souffrances, et d'un choix plus aisé.

«Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur certain, et finalement dévorée par la mort; il serait misérable d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils; misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture d'un monstre si impur: il est en ton pouvoir, du moins avant la conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures: ainsi la Mort sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront obligées de se contenter de nous deux.