«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de Juggernaut[79] à Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même idée, qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement affirmée en paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de vous.»

Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici qui pourra servir d'illustration à ce que je veux dire.

Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant, un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de l'église grecque seront posés sur les bastingages, et un couple de prêtres russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. À un yard de distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc revenant de la Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en effet la prière et, par conséquent, quelque chose de sacré à ses yeux. De même aussi quand l'heure du soir est venue, et que le Turc étend son morceau de tapis pour les prières du coucher du soleil et les salutations vers la Mecque, le Grec regarde en silence sans aucun air de dédain, car il s'agit encore de l'adoration du Créateur par sa créature. Tous deux accomplissent la première loi de l'Orient, la prière à Dieu; et que l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa[80], la sainteté du culte se communique au fidèle et protège le pèlerin.

Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à nos coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste domaine de notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive souvent qu'un Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un temple étranger comme si son esprit le voyait sous le même jour où la cité de Londres apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage. L'autre idée, à savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu, est une idée aussi souvent observable dans le cerveau anglais. Un jour que nous nous efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits sur la question grecque, en questionnant un officier de marine dont le vaisseau avait stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant notre occupation de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes seulement tirer de notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il avait pendu soixante-dix-sept prêtres.

36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles—si on peut mettre une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la même valeur: les Grains de bon sens d'Alphonse Karr. Je ne puis louer ce livre ni son plus récent: Bourdonnements, au gré de mon cœur, simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous connaître l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de Bourdonnements).

Le passage donné ici est le chapitre LXIII des Grains de bon sens.

«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,—de ce qu'on ne croit plus à rien.

«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru à tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises, d'absurdités qu'aujourd'hui.

«D'abord, on croit à l'incrédulité—l'incrédulité est une croyance, une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie, ses pratiques, ses rites!... son intolérance, ses superstitions. Nous avons des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des impies jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes; des impies pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et des impies fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites et tartuffes.—La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le luxe des hérésies.

«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on croit aux écritures des journaux, on croit au sacerdoce des gazettes et carrés de papier, et à leurs oracles quotidiens.