En dépit de ces aspirations violentes mais brèves vers la liberté et l'indépendance, la pauvre Anne fut toute sa vie la femme la plus serviable; elle n'eut d'autre occupation, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante-douze, que de faire la volonté des autres, de s'oublier elle-même: je n'ai pas entendu dire qu'elle ait jamais fait mal à personne au monde, si ce n'est peut-être en économisant quelques milliers de francs que ses héritiers se disputèrent après sa mort; la pauvre femme n'était pas enterrée qu'ils étaient tous brouillés.

Le siège en question, réservé à Anne, était assez large pour que mon père pût y monter quand le temps était beau et le paysage engageant. La voiture toute chargée, bagages et le reste, roulait aisément enlevée par de bons chevaux sur les routes très bien entretenues des malles-poste; courir la poste, en ce temps-là, était si répandu qu'aux relais, dans quelque pays qu'on se trouvât, au cri de: «Des chevaux! des chevaux!» on voyait apparaître, sous la porte cochère, le postillon en bottes et en veste de couleur voyante, monté sur ses chevaux caparaçonnés qui trottaient gaiement. Pas de siège par devant, pas de cocher; mais quatre larges vitres qui fermaient hermétiquement, glissant l'une sur l'autre, et qui se baissaient aussi sans la moindre peine. Ces glaces formaient un large cadre mouvant, une sorte de fenêtre en saillie à travers laquelle on pouvait voir la campagne. De ma place, la vue était plus étendue encore. J'étais assis sur la malle qui contenait mes vêtements, une petite caisse solide sur laquelle on avait fixé un coussin, et qui était posée de champ, devant mon père et ma mère. Je ne les gênais pas et la vue de ce siège haut perché était aussi étendue que possible. Lorsque le paysage n'offrait rien de particulièrement intéressant, je trottais à califourchon sur ma caisse, suivant les mouvements du postillon; le coussin me tenait lieu de selle et les jambes de mon père, de chevaux; au début, cela n'avait été qu'un simulacre, mais mon père m'ayant imprudemment fait cadeau d'un fouet de postillon à manche d'argent, la chose devint plus sérieuse; les jambes de papa pourraient le certifier.

Ces vacances d'été, si délicieuses grâce à la bonté de Mr Telford, commençaient en général vers le 15 mai—la fête de mon père était le 10, et nous ne pouvions partir avant que cette solennité fût accomplie. Ce jour-là, on me permettait de cueillir les groseilles à maquereau, celles d'un certain groseillier contre le mur du nord, avec lesquelles on faisait la première tarte de l'année—vacances, si l'on veut, qui consistaient en une tournée chez les clients pour prendre les commandes. Nous parcourions ainsi la moitié des comtés de l'Angleterre; si c'était les comtés du Nord, nous poussions jusqu'en Écosse pour voir ma tante.

Notre manière de voyager était aussi méthodique, aussi réglée que notre vie ordinaire. Nous faisions de quarante à cinquante milles par jour, nous mettant en route d'assez bon matin afin d'arriver, sans nous presser, pour le dîner de quatre heures. En général, nous partions vers six heures, quand les prairies sont encore couvertes de rosée et que les aubépines embaument l'air du matin. Si, dans notre course d'après-midi, on pouvait visiter quelque château, surtout celui d'un lord ou mieux encore d'un duc, mon père faisait dételer et nous conduisait, ma mère et moi, à travers les appartements de gala. Je nous vois, dans ce cas, parlant à voix basse à la femme de charge, au majordome ou à toute autre autorité en fonction et recueillant pieusement leurs récits.

En analysant, plus haut, les impressions que m'ont laissées ces expéditions, j'ai été un peu vite, j'ai anticipé le résultat, à savoir qu'il est infiniment préférable de vivre dans une petite maison que dans une grande. Ce qui est certain c'est que, jusqu'à ce jour, tandis qu'il m'est impossible de passer devant un cottage couvert de roses et de verdure sans désirer en être le propriétaire, je n'ai pas encore rencontré le château qui m'ait fait porter envie au châtelain. Et, bien qu'au cours de ces pèlerinages pieux, j'aie recueilli quantité de renseignements d'art et de nature qui m'ont été infiniment précieux, je constate qu'ils n'ont eu aucune influence sur mon caractère, et que mon goût personnel, mon instinct naturel avaient reçu une empreinte indélébile bien avant cette époque; je restais attaché aux scènes modestes et simples de ma petite enfance entrevues sous les toits rouges et bas de Croydon, au bord des petits cours d'eau pleins de cresson au fond duquel dansait le sable d'or et où filaient les vairons, en amont des sources de la Wandel.

[1]La Cie de Saint-George a été fondée pour l'encouragement de la vie rurale, au détriment de la vie des villes; je ne concevais de prospérité pour l'Angleterre, comme pour tout autre pays d'ailleurs, quelle que fût la vie qu'on y menât, que si l'on y savait découvrir des hommes capables d'exercer la Souveraineté royale, et si l'on savait leur obéir.

[2]

Car l'Écosse, mon chéri, est là devant tes yeux.
Avec ses filles aux pieds nus et ses montagnes bleues.

CHAPITRE II