Je vois encore, au-dessus de la toilette, une aquarelle exécutée par mon père sous la direction de Nasmyth père, à l'École supérieure d'Édimbourg, je crois. Elle était faite dans la manière primitive que le Dr Munro enseignait à Turner au moment même où mon père était au «High school»; c'est-à-dire dans ces demi-teintes à base de bleu de Prusse ou d'encre ordinaire, et lavées en couleurs vives dans les lumières. Elle représentait le château de Conway à l'embouchure de la rivière, avec, au premier plan, une chaumière, un pêcheur et une barque amarrée au bord de l'eau[4].

Quand mon père avait fait sa barbe, il me racontait une histoire dont l'aquarelle fournissait le sujet. Pure affaire de hasard, sans aucune préméditation de la part de mon père, la curiosité que m'inspirait ce pêcheur n'étant jamais satisfaite. Habitait-il la petite maison? Où allait-il dans son bateau? On était convenu une fois pour toutes, et pour avoir la paix, qu'il demeurait dans la chaumière et qu'il allait pêcher du côté du Château. L'histoire ensuite se corsait de souvenirs tirés de la tragédie de Douglas et du Château Fantôme, deux pièces que mon père avait jouées dans sa jeunesse à Édimbourg devant quelques amis et devant ma mère, alors dans toute l'austérité de ses vingt ans et de son rôle de «housekeeper» modèle. Elle avait, ce jour-là, fait taire les pieuses préventions que lui inspiraient toutes espèces de représentations théâtrales, et celle-ci lui avait laissé des souvenirs ineffaçables; elle ne se lassait pas, quand je fus plus âgé, de me dire combien mon père était beau dans son costume de Montagnard avec la haute plume noire au bonnet.

Mon père rentrait de ses affaires tous les jours à la même heure. Il dînait à quatre heures et demie dans le salon du devant. Ma mère, assise à ses côtés, se faisait raconter les événements de la journée, donnant son avis, l'encourageant, car mon père était de nature inquiète et toujours prêt à se décourager dès que les commandes de vin de Xérès faiblissaient le moins du monde. À cette époque je restais confiné dans la nursery, je n'ai donc pas entendu les conversations de mon père et de ma mère, mais je les imagine facilement; car, entre quatre ans et six ans, j'eusse commis la plus grave inconvenance si je m'étais seulement approché de la porte du salon! Plus tard, le dîner achevé, en été, nous restions au jardin jusqu'à la nuit, et nous prenions le thé sous le cerisier; en hiver, ou quand il faisait mauvais, on servait le thé à six heures dans le salon. On m'apportait, à moi, une tasse de lait et une tartine de pain et de beurre que je mangeais dans un petit renfoncement à côté de la cheminée, devant lequel on plaçait une table; c'était mon sanctuaire. Je restais là toute la soirée, comme une idole dans sa niche, pendant que ma mère tricotait et que mon père faisait la lecture pour elle et pour moi, s'il me plaisait d'écouter.

La série des romans de Waverley, qui touchait alors à sa fin, faisait les délices de tous les milieux quelque peu littéraires; je ne puis pas plus me souvenir du temps où je ne les connaissais pas que du temps où je ne lisais pas la Bible; et je vois aussi nettement que si c'était hier l'expression à la fois chagrine et dédaigneuse avec laquelle mon père laissa tomber le Comte Robert de Paris, après en avoir lu les trois ou quatre premières pages, disant: «C'est la fin de Walter Scott»; sentiment très complexe chez mon père et très amer: mépris pour le livre lui-même, mais surtout pour les misérables qui tourmentaient et trafiquaient du pauvre cerveau malade; mépris aussi, s'il faut tout dire, pour l'improbité, cause première de cette ruine. Mon père n'a jamais pu pardonner à Scott de n'avoir pas avoué son association avec Ballantyne.

Tels étaient les purs plaisirs de Herne Hill. Mais il me faut dire aussi toute la reconnaissance que je dois à ma mère pour ses leçons inexorables, grâce auxquelles les moindres mots de la Sainte Écriture chantaient familièrement dans mon cœur, musique respectée en dépit de cette familiarité, comme devant dominer toute pensée et régler toute action[5].

Ma mère avait obtenu ce résultat non par des discours ou en usant de son autorité personnelle, mais en m'obligeant à lire le livre à fond, moi-même. Aussitôt que je sus lire couramment, nous commençâmes une série de lectures de la Bible qui ne furent jamais interrompues, jusqu'au jour de mon entrée à Oxford. Alternativement, elle et moi lisions un verset; elle veillait sur ma façon de dire, corrigeant chaque intonation fausse jusqu'à ce que j'aie compris le sens du verset s'il était à ma portée, que j'en aie bien senti toute la force. Il se pouvait que cela passât au-dessus de ma tête, elle ne s'en inquiétait pas, elle savait que le jour où je comprendrais, ce serait compris comme cela devait l'être.

Nous commençâmes par la Genèse, allant d'un bout à l'autre jusqu'aux derniers versets de l'Apocalypse—mots barbares, chiffres, loi Lévitique, et le reste—recommençant par la Genèse dès le jour suivant, sans prendre le temps de respirer. Si on se heurtait à un nom terrible, tant mieux, c'était un excellent exercice de prononciation; si le chapitre était ennuyeux, quelle admirable leçon de patience! S'il était répugnant, quelle occasion d'exercer sa foi et de dire: tout est préférable au mensonge. Après la lecture des chapitres (deux ou trois par jour selon leur longueur, séance qui avait lieu tout de suite après le déjeuner, et que les domestiques ne devaient interrompre sous aucun prétexte; s'il venait des amis à cette heure, ils devaient se résigner à écouter ou attendre dans le salon; en voyage seulement, le règlement changeait) je devais aussi apprendre quelques versets par cœur, et repasser ce que j'avais déjà appris afin de ne pas l'oublier. En même temps, il me fallait me mettre dans la tête toutes les belles et vieilles paraphrases écossaises, de bons vers, sonores et puissants, auxquels, sans parler de la Bible elle-même, je dois l'éducation première de mon oreille au point de vue du son.

Ce qui est extraordinaire, c'est qu'entre toutes les parties de la Bible que j'appris ainsi avec ma mère, celle que j'eus le plus de peine à retenir, celle qui choquait le plus mon imagination d'enfant—le CXVIIIe psaume—est celle qui m'est devenue la plus précieuse en raison de cet amour pour la Loi de Dieu dont il est plein, en opposition avec l'abus que font les prédicateurs modernes de ce qu'ils se figurent être Son évangile.

Ce n'est que par un effort de volonté que j'évoque le souvenir de ces longues matinées de travail, aussi régulières que le lever du soleil, de travail très dur de part et d'autre, pendant lesquelles, années après années, ma mère me forçait à apprendre paraphrases et chapitres (le huitième du Premier des Rois entre autres; essayez-en, cher lecteur, un jour que vous aurez une heure de loisir!) sans qu'il fût permis de changer fût-ce une syllabe; me faisant répéter et répéter chaque phrase jusqu'à ce que l'intonation lui donnât complète satisfaction. Je me souviens d'une lutte entre nous qui dura plus de trois semaines, à propos de l'accent sur le «of» de ces vers:

Shall any following spring revive
The ashes of the urn?[6]