Type représentatif, je le répète, des constructions de ce quartier de Londres, du Mansion House jusqu'à la Tour où le pittoresque du quartier bas m'était entièrement défendu, dans la crainte que je ne me pissasse choir dans les bassins des Docks; mais en y joignant les rues de Fenchurch et de Leadenhall Street, qui représentaient pour moi le grand genre du haut commerce britannique, le lecteur peut s'imaginer l'effet que firent sur mon imagination les fantastiques pignons de Gand ou les cours intérieures de Gênes plantées d'orangers.

Je ne m'explique pas par quel miracle de résignation, après les émotions de nos courses à l'étranger, nous pouvions nous retrouver avec une joie tranquille, mon père à son bureau en face du mur de briques de la brasserie, et moi dans ma niche, à côté de la cheminée du salon. Mais, pour l'un comme pour l'autre, les occupations régulières, la douce monotonie, les rites sacrés du home nous étaient plus précieux encore que toutes les ferveurs de la découverte, le ravissement en face de certaines scènes d'une incomparable beauté. De très bonne heure, j'ai compris que le plaisir de la nouveauté est de peu de durée, que la beauté, inépuisable en elle-même, épuise au bout d'un certain temps les joies et l'enthousiasme, et que les philosophes ne nous ont pas dit assez au contraire que le home, la maison, la vie sainement réglée sont toujours pleins de délices. Ah! l'émotion, le frisson joyeux qui me faisait battre les tempes, qui me bouleversait le cœur lorsque, après une absence, fût-elle d'un mois ou deux, j'apercevais le sommet de Herne Hill—et je guettais chaque tournant de la route, chaque branche des arbres familiers—émotion qui, pour être moins accablante, moins profonde, faisait vibrer de façon plus intime les fibres de mon âme; joies que je préférais aux joies que me donnaient les pays étrangers, ou même les parties de mon propre pays nouvelles pour moi. Pour ma mère, les soins de sa maison, ses lectures avec Mary et moi, une petite causette par-ci par-là avec Mrs Gray, mais surtout les préparatifs pour le retour de mon père, et la douce perspective de la soirée en famille, valaient toutes les merveilles du monde, des pôles à l'équateur.

C'est ainsi que nous rentrâmes—tout pleins d'idées nouvelles, mais toujours fidèles aux anciennes—vers la fin de l'année 1833, pour goûter en joie le repos du logis. Hélas! un malheur que nous ne pouvions pas prévoir nous menaçait.

Tous les jours, à Cornhill, Charles se faisait aimer davantage. Comment un garçon, qui vivait tout le long jour à Londres, pouvait-il garder des joues si roses, les cheveux bouclés d'un jeune Achille et toute la gaîté de sa mère, la chère tante de Croydon: cela me paraît inconcevable, mais le fait est qu'il combinait dans une rare perfection l'entrain de Jin Vin avec sérieux de Tunstall; son cœur n'était troublé par les charmes d'aucune Margaret, car son patron, hélas! n'avait pas de fille, mais seulement un fils: si bien que lorsque Charles scrutait l'avenir, comme tout bon apprenti doit le faire, il ne voyait dans la maison d'autre perspective qu'une place de caissier ou de premier commis. Son frère aîné, celui qui lui avait appris à nager en le jetant la tête la première dans le canal Croydon, réussissait dans le commerce, en Australie et appelait pour l'associer à ses affaires ce frère qui avait toujours été son préféré. Il fut donc décidé que Charles partirait. Les vacances de ce Noël de 1833 se traînèrent tristement, car j'avais beaucoup de chagrin du départ de Charles et Mary plus encore; quant à mon père et à ma mère, bien qu'en vérité ils n'aimassent que moi au monde, la pensée que Charles s'en allait au loin les attristait et ils ne s'y résignaient que parce que très sincèrement, croyaient que c'était pour son bien. Toute l'affaire d'ailleurs fut décidée, l'équipement de Charles acheté, son passage payé, les recommandations faites au capitaine en moins de quinze jours. Lui partit pour Portsmouth rejoindre son bâtiment, cœur tout joyeux. Une lettre nous apprit bientôt qu'il était à l'ancre au large de Cowes, mais que navire ne pouvait mettre à la voile en raison du vent d'ouest. Et les courriers succédaient aux courriers, le vent ne s'apaisait pas. Nous aimions le vent d'ouest, c'est un vent délicieux, mais nous trouvions qu'il prolongeait tristement les adieux. Cependant Charles écrivait qu'il s'amusait beaucoup et nous savions par le capitaine qu'il était déjà au mieux avec tous les matelots du bord sans compter les passagers.

Le vent soufflait toujours de l'ouest! Combien dura cette attente, je ne m'en souviens plus; dix, quinze jours peut-être. Enfin, un jour ma mère et Mary étaient allées en ville avec mon père pour faire quelques emplettes ou voir une exposition, et j'étais resté à la maison, très agréablement occupé à je ne sais plus quoi. Les entendant rentrer, je courus au-devant d'eux et je commençais à raconter combien je m'étais amusé lorsque je les vis, figés comme des statues, mon père et ma mère l'air très grave; Mary regardait par la fenêtre la plus éloignée de la porte. Comme je continuais mon récit, elle se retourna soudain, le visage baigné de larmes, se baissa vers moi et j'entendis cette phrase coupée par un sanglot: «Charles est parti».

Le vent d'ouest avait continué de souffler et, la veille, il avait soufflé en tempête: il s'était élevé une forte brise comme celle qui chasse les nuages et fait écumer les vagues autour des récifs dans le Gosport de Turner.

Le navire envoyait son canot à terre pour chercher de l'eau, un petit côtre, je crois, en tout cas un bateau à voile. La mer était grosse et les matelots, avec un ou deux passagers, avaient eu quelque difficulté à embarquer. «Voulez-vous me permettre d'y aller aussi? demanda Charles au capitaine qui surveillait le départ.—Vous n'avez pas peur?—Je n'ai jamais eu peur de rien», fit Charles, et il sauta dans l'embarcation. Le canot n'était pas à cinquante mètres qu'il chavirait. Une flottille de petites barques l'entourait, comme une nuée de moucherons en été. Elles s'élancèrent à force de rames. Tout le monde fut sauvé, excepté Charles qui coula comme une pierre (22 janvier 1834).

Nous connûmes ces détails petit à petit. Au premier moment, nous nous refusions à croire à notre malheur, nous espérions qu'il avait été recueilli par un bateau et emmené en pleine mer. Mais, quelques jours plus tard, on retrouvait son corps que les vagues avaient rejeté sur la grève de Cowes. Son pauvre père alla lui rendre les derniers devoirs. La triste cérémonie terminée, quand il eut recueilli tous les détails de l'affreuse aventure, car le bateau était toujours à l'ancre, il vint à Herne Hill pour raconter à «petite tante» ce qui s'était passé. (Le vieillard appelait toujours ma mère «petite tante», la petite tante de Charles.) C'était le matin, dans la pièce du devant; ma mère tricotait à sa place accoutumée, près du feu; moi, je dessinais ou je lisais dans mon coin. Mon oncle raconta le tragique événement avec ce calme, ce ton tranquille, qui est caractéristique chez les gens du peuple en Angleterre. À la fin seulement, quand il eut tout dit, il éclata en sanglots. Je l'entends encore—j'entends ses derniers mots: «Ils ont rattrapé sa casquette, sa casquette qui était sur sa tête, mais ils n'ont pas pu sauver.»

[28]S. Luc, X, 41, L. de Sacy.

[29]Thomas nous avait quitté peu après l'accident qui m'était survenu: il ne pouvait, je crois, supporter la vue de ma lèvre qui avait conservé la marque de la morsure du chien. Il ne fut pas remplacé.