CHAPITRE XV
[CUMÆ]
Pour être fidèle à la règle que je me suis tracée de suivre l'ordre des faits en laissant au lecteur le soin de tirer ses conclusions, j'ai passé un peu vite, et il me semble qu'il ne serait point inutile de savoir, ou tout au moins d'essayer de deviner ce que pense mon lecteur!
Trouve-t-il que je suis un garçon heureux ou malheureux? A-t-il pour moi quelque estime, ou le contraire? Pense-t-il que l'on avait raison de fonder sur moi quelque espérance? Ou les talents que je pouvais avoir étaient-ils de ceux qui ne brillent au matin que pour se flétrir avant le soir? Si je le lui demande, c'est que j'ai reçu quelques lettres d'amis qui se disent enchantés et me déclarent que ces souvenirs ont jeté sur mon caractère des lumières toutes nouvelles, que je leur plais ainsi beaucoup plus qu'auparavant. Voilà un résultat qui n'est nullement celui que je cherchais, et qui est en contradiction avec l'impression que j'éprouve moi-même quand, me retournant, je me regarde face à face. Je suis extrêmement peiné et humilié lorsque je constate, aujourd'hui que je suis un peu moins ignorant, le peu que je valais alors, et tout ce que je laissais perdre de temps, d'occasions et de devoirs—un devoir manqué étant la pire des pertes—et je ne vois vraiment pas ce que mes amis ont pu trouver dans ces souvenirs d'enfance de plus aimable qu'ils n'eussent pu deviner chez l'auteur de Time and Tide ou de Unto This Last. En vérité, et quoi qu'ils en disent, je n'étais alors, et je le suis demeuré encore un an ou deux, qu'un petit têtard informe, ruisselant, glissant, rien qu'un estomac avec une queue, se gonflant, s'aplatissant, se tortillant au milieu des ondes de cristal et sur les sables purs des sources de la jeunesse.
Mais fort heureusement j'ai toujours eu des yeux excellents et la bonne habitude de nager contre le courant; et maintenant le temps était venu où je commençais à désirer me mettre au service de belles princesses, pour aller chercher leurs balles au fond de l'eau, lorsque soudain je me vis sous ma véritable forme, et cette vision me laissa effaré et découragé. Ceci se passait à Rome, vers l'époque de Noël.
Parmi les objets d'art toujours de mode à Rome, et dont les voyageurs de distinction ne devaient pas manquer d'emporter des spécimens, étaient ces camées taillés dans de jolis coquillages roses. Afin de nous conformer à l'usage, nous achetâmes un coquillage quelconque de Dieux et de Grâces. Mais les artistes tailleurs de camées étaient habiles aussi à faire le portrait de simples mortels, et mon père et ma mère, escomptant l'avenir, résolurent de faire graver pour la postérité le profil de leur futur grand homme.
Ce que j'apercevais, quand je me regardais dans le miroir, me suffisait, et je n'avais jamais songé à me demander de quel effet était mon profil. Le camée terminé, j'en admirai le travail, mais l'image qu'elle donnait de moi ne me satisfaisait pas. Je ne l'ai pas analysée alors; aujourd'hui, si je cherchais à la décrire, je dirais qu'elle rappelait un penny de George III, avec un soupçon de George IV, l'orgueil du Grand Turc et l'humeur de huit petits lucifers déchaînés.
Et sans doute je savais que j'étais orgueilleux, et depuis quelque temps maussade; cependant ce n'était ni l'orgueil ni la maussaderie qui étaient les caractéristiques de ma nature. Tout au contraire, personne n'était plus respectueux des choses réellement grandes que moi, et personne n'était d'humeur plus facile quand on me laissait faire à ma tête. Que peut-on demander de plus à la plupart des garçons ou des animaux?
Et il me semblait dur que l'on insistât surtout sur les défauts passagers, oubliant les qualités véritables, et que ceux-ci demeurassent fixés à jamais d'après le témoignage un peu fantaisiste du camée. À propos de ce camée et d'autres portraits plus récents de moi—est-ce vanité?—mais je tiens à dire pour ceux qui les verraient et qui éprouveraient quelque déception, que ce qu'il y a de mieux dans mon visage, comme ce qui m'a été le plus utile dans la vie, ce sont les yeux, et encore seulement quand on les voit de près. Un ami très cher et très perspicace, un Français, m'a fait remarquer aussi, mais bien des années plus tard, que la bouche—si elle n'était pas digne d'Apollon—avait de la bonté: quant au type George III et George IV, il était très marqué dans la famille et en particulier chez mon cousin George de Croydon; et pour la forme de la tête, par devant et par derrière, j'ai mes idées là-dessus, mais ce n'est pas l'instant de les exposer. Le moment est venu, par contre, de dire plus en détail non seulement ce qui m'arriva maintenant que j'étais majeur, mais ce qu'il y avait en moi: c'est dans ce but que je transcris ici un ou deux fragments de mon journal écrits pour moi seul, non pour faire plaisir à mon père ou pour être imprimés, après corrections, par Mr Harrison.
En feuilletant ces vieux cahiers, je m'aperçois que j'ai trop poussé au noir mes souvenirs de la Riviera. Témoin cette page sur un endroit que je voyais alors pour la première fois et qui a joué un grand rôle dans ma vie, le promontoire de Sestri di Levante: