Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit». Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît[66]» et dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de l'esprit»[67], ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle de Dieu,—âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots «inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais le souffle de l'homme (le mot que lui appelle spirituel) est la maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure[68]». Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui, ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en conséquence être son peuple spécial[69] et son messager; vos sectes de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes, d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir bien, par la parole au lieu de l'acte[70], et par la foi au lieu des œuvres[71], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[72], des nuages, ceux-là, sans eau[73], des corps, ceux-là, de vapeur putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent».

24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs, car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose que les deux clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or, l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre, de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes[74]». Nous avons vu que les devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé aussi lui-même[75]». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre. Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image: «Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors[76]» est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué; de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme « celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme».

25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés (pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur qui se nomme à juste titre lecture, attentifs à chaque nuance et expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de façon à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non: «ainsi pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance; que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus; en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de matériaux pour cela, en aucun sujet important[77], ni de raisons de «penser», seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il est probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que vous ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir d'«opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être fait, il n'est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à vendre, un champ à labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin d'avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos risques et périls si vous n'avez rien de plus qu'une opinion sur la manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus de n'avoir qu'une opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont coupables[78] et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet, toutes les fois qu'ils sont découverts, que la convoitise et l'amour de se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et des dispositions mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux, les avares et les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de n'avoir qu'une opinion, et celle-là très forte. Pour le reste, concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en général que vous ne pouvez savoir RIEN, rien juger; que le mieux que vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est de garder le silence, de vous efforcer d'être plus éclairé chaque jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les raisons qu'il y a de ne pas avoir d'opinion, c'est tout ce que, généralement, ils peuvent faire pour vous; et tant mieux pour eux et pour nous si en fait ils sont capables de «mêler de la musique à nos pensées et de nous attrister de doutes célestes[79]». L'auteur dont je vous ai lu un passage n'est pas parmi les plus grands ou les plus sages. Il voit clairement aussi loin qu'il voit, et par conséquent il est facile de découvrir tout ce qu'il veut dire; mais avec de plus grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée; ils ne la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est si vaste! Supposez que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce qu'aucun de vous en ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou l'autre pensait là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans Richard III et le caractère de Cranmer[80]? Le portrait de saint François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente, nell'eterno esilio»[81], ou de celui auprès duquel se tenait Dante, «Come'l frate—che confessa lo perfido assassin»[82]? Shakespeare et Alighieri connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le penser. Mais où se trouve-t-elle? Produisez-la devant la Cour. Énoncez sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.

26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien des jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon honnête, vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez pris pour votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une pensée à la dérive; bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart des hommes n'est en réalité guère mieux qu'une lande de bruyères sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le vent, d'une croyance perverse; que la première chose que vous ayez à faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et dédaigneusement le feu à ceci; de réduire toute la jungle en de salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Tout le vrai travail littéraire qui s'étend devant vous pour la vie doit commencer par l'obéissance à cet ordre: «défrichez votre champ et ne semez pas parmi les épines[83]

27.[84] Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à eux d'abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et puissante passion. Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du mot, encore moins de la chose[85]. Vous avez entendu beaucoup de clameurs entre les sensations, récemment; mais, je puis vous le dire, ce n'est pas moins de sensations qu'il nous faut, mais plus. La différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et un autre, consiste précisément en ceci que l'un sent plus que l'autre. Si nous étions des éponges, peut-être n'acquerrions nous pas facilement de sensations; si nous étions des vers de terre exposés à chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes des créatures humaines qu'autant que nous sommes sensitifs et notre dignité[86] est précisément en proportions de notre Passion[87].

28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire? Qu'attendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié[88]. C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en pressant le sens et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact, peut s'appeler le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de l'âme; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que déterminer ce qui est vrai, c'est la passion donnée par Dieu à l'humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon.

29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine. Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie passion est une passion disciplinée et éprouvée—non la première passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les fausses, les trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux, jusqu'à ce qu'il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non qu'aucun des sentiments que peut éprouver l'humanité soit mauvais en lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa noblesse réside dans sa force et sa justice; il est mauvais quand il est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration médiocre, comme celle de l'enfant qui voit un jongleur lancer des balles d'or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que l'admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d'or du ciel lancées à travers la nuit par la Main qui les fit? Il y a une curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant une porte défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de son maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source du grand fleuve au delà du sable—la place du grand continent au delà de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel—les choses «jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir[89]». De même l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à l'intrigue de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une nation agonisante? Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre aujourd'hui; sensation qui se dépense en bouquets et en discours; en divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours ni une larme[90].

30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût suffi de dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien ne peut mieux distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une foule, que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et réglés, résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses sentiments peuvent être, sont généralement, dans l'ensemble, généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n'en est pas maîtresse; vous pouvez l'amener en la taquinant ou en la flattant à n'importe lequel d'entre eux, à votre gré; elle pense par contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il n'y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l'accès a lieu; rien de si grand qu'elle n'oublie en une heure quand l'accès est passé. Mais les passions d'un gentleman ou d'une nation noble sont réglées, mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre isolé)[91] et, pendant, une couple d'années, ne voit pas ses propres enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de savoir de quel côté de la bataille est le droit[92]. Une grande nation n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la force de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre, vendant de l'opium à la bouche du canon[93] et changeant au bénéfice d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin: «Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent et votre vie!» Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses pauvres qui n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour l'amour d'une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir à leurs propriétaires[94]; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l'homicide, et n'aboie pas[95] comme une meute de louveteaux transis et mordus par le froid sur le sillage de sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello balourd à cheveux gris «embarrassé à l'extrême» au moment même ou elle envoie un ministre de la Couronne[96] adresser des speeches courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de nobles jeunes gens plus rapidement qu'un boucher de campagne ne tue les agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation qui déclare que l'amour de l'argent est la source de tout mal[97], et en proclamant en même temps qu'elle n'est mue et ne veut être mue dans tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre amour.

31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état. Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible. Il est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en ce moment, de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité. Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus grave que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que chaque chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de toutes nos actions, que même si nous voulions jouer au bon Samaritain[98] nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner à l'hôte sans dire: «Quand je reviendrai tu me donneras quatre pence», il'y a encore quelque capacité de nobles passions restée au plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors que nous supportons poliment une énorme injustice publique; nous travaillons encore jusqu'à la dernière heure du jour bien qu'à la patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de discerner ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme sont les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l'espoir à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle. Aussi longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien qu'amour égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a de l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des fouets de scorpions[99]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art, à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou irréfléchies? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous prouverai leur vérité point par point.

32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi, comme nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos chevaux[100]? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque, vous le traiterez de fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour leurs chevaux et que vous n'entendiez jamais parler de gens qui se ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques et privées, rapporterait, relativement à ses caves? Quel rang occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense pour une alimentation luxueuse? Nous parlons de la nourriture de l'esprit comme de celle du corps; or, un bon livre contient une telle nourriture, inépuisablement; c'est une provision pour la vie, et pour la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à en donner le prix d'un beau turbot! Sans doute, il y a eu des hommes qui ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous sont soumis à cette épreuve, et c'est tant pis[[101], car une chose précieuse nous l'est d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du travail et de l'économie et si les bibliothèques publiques étaient moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner qu'il peut y avoir autant d'utilité à lire qu'à grignoter et à briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d'être lu il vaut d'être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s'il vaut beaucoup et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu, et aimé, et aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter, dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si multipliables[102] la note de leur boulanger[103]. Nous nous appelons une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de lecture!