91. «Prince de la Paix[205]». Pensez à ce nom. Quand les rois gouvernent en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux aussi, dans leur étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent le pouvoir. Il n'est pas d'autres monarques que ceux-là; toute autre monarchie que la leur est anarchie[206]. Ceux qui gouvernent vraiment «Dei gratia» sont tous princes, oui, princes et princesses de la Paix. Il n'y a pas une guerre dans le monde, non, pas une injustice, dont vous, femmes, ne soyez responsables; responsables non de l'avoir provoquée, mais de ne pas l'avoir empêchée. Les hommes, par nature, sont enclins à combattre; ils combattront pour n'importe quelle cause ou pour aucune. C'est à vous de choisir leur cause pour eux, et de les retenir quand il n'y a pas de cause à défendre. Il n'y a pas de souffrance, pas d'injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et l'homme est pauvre de sympathie et avare d'espérance; vous seules pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la guérison.

Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez; vous vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au delà il y a tout un monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pénétrer les secrets, et dont vous n'osez pas concevoir la souffrance.

92. Je vous avoue que c'est là, pour moi, le plus confondant de tous les phénomènes que nous présente l'humanité. Je ne suis pas surpris des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur, peut tomber l'humanité. Je ne m'étonne pas de la mort de l'avare, dont les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'étonne pas de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne m'étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, dans l'obscurité du chemin de fer, ou à l'ombre des roseaux du marais. Je ne m'étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre des multitudes, accompli comme une action d'éclat, en plein jour, par la frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables forfaits amoncelés de l'enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois. Mais ce qui m'étonne toujours—oh! combien cela m'étonne!—c'est de voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein, douée d'un pouvoir—si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant et sur le père,—plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les vagues de la mer—que dis-je, d'un infini de bénédiction que son époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même elle serait faite d'une seule topaze massive et parfaite[207]—de voir cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance avec la voisine de la porte en face. Oui cela m'étonne—oh! m'étonne—de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur entoure sa place de paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement chercher à savoir, qu'au delà de ce petit mur couvert de roses, l'herbe inculte, jusqu'à l'horizon, est arrachée jusqu'à la racine par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots montants de leur sang répandu.

93. Avez-vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux? Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds? Que partout où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le sol rude s'adoucira pour eux, sous l'épaisseur des roses? Dans la mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera celle de la neige. Mais ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire; cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit une femme bonne est certes jonché de fleurs; mais elles viendront derrière ses pas, non devant eux: «Ses pieds ont touché les prairies et les marguerites en sont restées roses[208]

94. Vous pensez que c'est là seulement une rêverie d'amant;—fausse et vaine[209]! Et si elle était vraie? Peut-être pensez-vous que ceci aussi est une rêverie de poète:

Même la légère campanule relève sa tête
Qui rebondit sous ses pas aériens[210].

Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit pas là où elle pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai; vous penseriez que c'est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard de bonté; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement de les réjouir, mais de les protéger; si vous pouviez ordonner à la noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée d'épargner,—si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: « Viens, Vent du sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates s'exhalent[211],» ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des fleurs plus belles que celles-là—des fleurs qui pourraient vous bénir de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées; des fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les vôtres, et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours. Est-ce là un faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les rochers,—au loin dans l'obscurité des rues terribles, gisent ces faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges brisées; ne descendrez vous jamais auprès d'elles pour les bien arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter, toutes tremblantes, du vent cruel? Les matins succéderont-ils aux matins, pour nous, mais non pour elles? L'aube se lèvera-t-elle seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la mort[212]; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille, et de rose; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde de Dante[213], qui, sur le bord de l'heureux Léthé, se tenait debout, tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes), disant:

Viens dans le jardin, Maud,
Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée
Et les parfums du chèvrefeuille flottent au loin
Et le musc des roses s'exhale[214].

Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes, dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur profonde du ciel, s'élance, dans la vigueur des épis joyeux[215], et dont la pureté, lavée de la poussière, va s'ouvrant, bouton par bouton, en la fleur de promesse;—et encore elles se tournent vers vous, et pour vous «le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!—et le lys soupire: J'attends[216]».