Du premier argent que j'eus, j'achetai deux jeunes, chevaux, pour lesquels je fis bâtir une fort belle écurie, et auxquels je donnai un palefrenier du premier mérite, que je fis mon favori et mon confident. L'odeur de l'écurie me charmait, et j'y passais tous les jours quatre heures à parler à mes chers chevaux, qui me rappelaient le souvenir des vertueux Houyhnhnms.
Dans le temps que j'écris cette relation, il y a cinq ans que je suis de retour de mon voyage et que je vis retiré chez moi. La première année, je souffris avec peine la vue de ma femme et de mes enfants, et ne pus presque gagner sur moi de manger avec eux. Mes idées changèrent dans la suite, et aujourd'hui je suis un homme ordinaire, quoique toujours un peu misanthrope.
Chapitre XII
Invectives de l'auteur contre les voyageurs qui mentent dans leurs relations. Il justifie la sienne. Ce qu'il pense de la conquête qu'on voudrait faire des pays qu'il a découverts.
Je vous ai donné, mon cher lecteur, une histoire complète de mes voyages pendant l'espace de seize ans et sept mois; et dans cette relation, j'ai moins cherché à être élégant et fleuri qu'à être vrai et sincère. Peut-être que vous prenez pour des contes et des fables tout ce que je vous ai raconté, et que vous n'y trouvez pas la moindre vraisemblance; mais je ne me suis point appliqué à chercher des tours séduisants pour farder mes récits et vous les rendre croyables. Si vous ne me croyez pas, prenez-vous-en à vous- même de votre incrédulité; pour moi, qui n'ai aucun génie pour la fiction et qui ai une imagination très froide, j'ai rapporté les faits avec une simplicité qui devrait vous guérir de vos doutes.
Il nous est aisé, à nous autres voyageurs, qui allons dans les pays où presque personne ne va, de faire des descriptions surprenantes de quadrupèdes, de serpents, d'oiseaux et de poissons extraordinaires et rares. Mais à quoi cela sert-il? Le principal but d'un voyageur qui publie la relation de ses voyages, ne doit- ce pas être de rendre les hommes de son pays meilleurs et plus sages, et de leur proposer des exemples étrangers, soit en bien, soit en mal, pour les exciter à pratiquer la vertu et à fuir le vice? C'est ce que je me suis proposé dans cet ouvrage, et je crois qu'on doit m'en savoir bon gré.
Je voudrais de tout mon coeur qu'il fût ordonné par une loi, qu'avant qu'aucun voyageur publiât la relation de ses voyages il jurerait et ferait serment, en présence du lord grand chancelier, que tout ce qu'il va faire imprimer est exactement vrai, ou du moins qu'il le croit tel. Le monde ne serait peut-être pas trompé comme il l'est tous les jours. Je donne d'avance mon suffrage pour cette loi, et je consens que mon ouvrage ne soit imprimé qu'après qu'elle aura été dressée.
J'ai parcouru, dans ma jeunesse, un grand nombre de relations avec un plaisir infini; mais depuis que j'ai vu les choses de mes yeux et par moi-même, je n'ai plus de goût pour cette sorte de lecture; j'aime mieux lire des romans. Je souhaite que mon lecteur pense comme moi.
Mes amis ayant jugé que la relation que j'ai écrite de mes voyages avait un certain air de vérité qui plairait au public, je me suis livré à leurs conseils, et j'ai consenti à l'impression. Hélas! j'ai eu bien des malheurs dans ma vie; je n'ai jamais eu celui d'être enclin au mensonge:
…..Nec, si miserum fortuna Sinonem Finxit, vanum etiam mendacemque improba finget.