Au reste, quel intérêt aurions-nous à vouloir nous emparer des pays dont j'ai fait la description? Quel avantage retirerions-nous de la peine d'enchaîner et de tuer les naturels? Il n'y a dans ces pays-là ni mines d'or et d'argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne méritent donc pas de devenir l'objet de notre ardeur martiale et de notre zèle religieux, ni que nous leur fassions l'honneur de les conquérir.

Si néanmoins la cour en juge autrement, je déclare que je suis prêt à attester, quand on m'interrogera juridiquement, qu'avant moi nul Européen n'avait mis le pied dans ces mêmes contrées: je prends à témoin les naturels, dont la déposition doit faire foi. Il est vrai qu'on peut chicaner par rapport à ces deux yahous dont j'ai parlé, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms, parurent autrefois sur une montagne, et sont depuis devenus la tige de tous les yahous de ce pays-là. Mais il n'est pas difficile de prouver que ces deux anciens yahous étaient natifs d'Angleterre; certains traits de leurs descendants, certaines inclinations, certaines manières, le font préjuger. Au surplus, je laisse aux docteurs en matière de colonies à discuter cet article, et à examiner s'il ne fonde pas un titre clair et incontestable pour le droit de la Grande-Bretagne.

Après avoir ainsi satisfait à la seule objection qu'on me peut faire au sujet de mes voyages, je prends enfin congé de l'honnête lecteur qui m'a fait l'honneur de vouloir bien voyager avec moi dans ce livre, et je retourne à mon petit jardin de Redriff, pour, m'y livrer, à mes spéculations philosophiques.

EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE

Cinq ans après avoir publié le Voyage au pays des Houyhnhnms,— dit M. Taine dans sa remarquable étude sur Jonathan Swift,—il écrivit en faveur de la malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son désespoir et de son génie, sous ce titre: Proposition modeste pour empêcher que les enfants des pauvres en Irlande soient une charge à leurs parents et pour qu'ils soient utiles à leur pays (1729). Nous empruntons à M. Taine la traduction des principaux passages de cet écrit, qui est resté d'une piquante actualité.

«C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans cette grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes couvertes de mendiantes suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur pour avoir l'aumône… Tous les partis conviennent, je pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui, dans le déplorable état de ce royaume, un très grand fardeau de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un beau moyen aisé et peu coûteux de transformer ces enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si grand service au public, qu'il mériterait une statue comme sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer une idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre objection.

«J'ai été assuré par un Américain de ma connaissance à Londres, homme très capable, qu'un jeune enfant bien portant, bien nourri, est, à l'âge d'un an, une nourriture tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou bouilli, à l'étuvée ou au four; et je ne doute pas qu'il ne puisse servir également en fricassée ou en ragoût.

«Je prie donc humblement le public de considérer que des cent vingt mille enfants, on en pourrait réserver vingt mille pour la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat très raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre et de sel, il serait très bon, bouilli, le quatrième jour, particulièrement en hiver.

«J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa naissance peut en un an, s'il est passablement nourri, atteindre vingt-huit livres.

«J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de mendiant (et dans cette liste je mets tous les cottagers, laboureurs, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont environ de deux schillings par an, guenilles comprises, et je crois que nul gentleman ne se plaindra pas de donner dix schillings pour le corps d'un bon enfant gras, qui lui fournira au moins quatre plats d'excellente viande nutritive.