5. S’il arrive qu’il faille envoyer quelque part un exprès en grande hâte, l’Homme-Montagne sera obligé une fois chaque lune de transporter dans sa poche le Messager & le Cheval à la distance de six journées de chemin, & (s’il en étoit requis,) de rapporter le Messager sain & sauf en presence de Sa Majesté.

6. Il entrera en alliance avec nous contre les Habitans de l’Isle de Blefuscu, & fera tous ses efforts pour détruire la Flote, avec laquelle ils se préparent à faire une descente dans nôtre Empire.

7. Dans ses heures de loisir il sera tenu d’aider nos Ouvriers à lever quelques grandes pierres, qui doivent servir a la construction de la muraille de nôtre grand Parc, & à celles de quelques Maisons Royales.

8. Le dit Homme Montagne donnera, dans le temps de deux lunes, une Description exacte du circuit de nôtre Empire, & ses pas serviront de mesure dans ce calcul.

Enfin quand l’Homme Montagne aura juré solemnellement d’observer tous ces Articles, il lui sera fourni chaque jour une quantité de mets & de breuvage, dont 1724 de nos sujets pourroient se nourrir; d’ailleurs, il aura toûjours un libre accès à nôtre Personne Imperiale, avec d’autres marques de nôtre Faveur. Donné dans nôtre Palais de Belfaborac, le douziéme jour de la quatre vingt & onziéme lune de nôtre Régne.

Je signai & jurai avec grand plaisir l’observation de ces Articles, quoi qu’il y en eut quelques uns qui ne m’étoient pas fort honorables, & que je ne pouvois attribuer qu’a la mauvaise volonté du Grand Amiral Skyresh Bolgolam. Après quoi mes chaines me surent d’abord ôtées, & l’Empereur lui même me fit l’honneur d’être present à toute la cérémonie. Je me prosternai à ses pieds pour lui faire mes remercimens, mais il m’ordonna de me lever, & après m’avoir dit plusieurs choses, que ma modestie & la crainte d’être taxé de vanité m’empêchent de répeter, il ajouta qu’il esperoit que je ne manquerois à aucun point de mon devoir, & que je me rendrois digne des graces qu’il m’avoit dejà faites, & de celles qu’il avoit dessein de me faire à l’avenir.

Le Lecteur n’a pas oublié que dans le dernier des articles dont j’avois juré l’observation, l’Empereur m’avoit assigné chaque jour une quantité de mets & de breuvage, qui auroit pû suffire à 1724 Lilliputiens. Quelque temps après, je demandai à un Ami que j’avois à la Cour pourquoi on avoit précisement déterminé ce nombre; il me répondit que les Mathematiciens de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de mon corps par le moien d’un quart de Cercle, & trouvant qu’il avoit avec les leurs la proportion de douze à un, ils avoient conclu de ce que leurs corps & le mien étoient similaires, qu’il faloit que le mien contint 1724 des leurs, & que par conséquent il avoit besoin d’autant de nourriture qu’il en faloit à ce nombre de Lilliputiens. Ce qui suffit pour donner à mes lecteurs une idée de l’industrie de ce Peuple, aussi bien que de la prudente & tres exacte œconomie du grand Prince qui les gouverne.

CHAP. IV.

Description de la Capitale de Lilliput, nommée Mildendo, & du Palais de l’Empereur. Conversation entre l’Auteur & un des premiers Sécretaires sur les Affaires de l’Empire. L’Auteur s’offre à servir l’Empereur contre ses Ennemis.

LA premiére Requête que je fis après avoir obtenu ma liberté, fut d’avoir la permission de voir Mildendo, la Capitale; l’Empereur y consentit volontiers, en me recommandant bien expressément de ne faire aucun mal aux Habitans, ni aucun dommage à leurs Maisons. Mon arrivée prochaine à la Capitale, fut notifiée au Peuple par une Proclamation. Le Mur qui entoure Mildendo, est haut de deux pieds & demi & à tout au moins onze pouces de largeur, tellement que sur le haut de la Muraille même on peut faire le tour de la ville en Carosse. A la distance de dix pieds, les unes des autres, il y a de fortes Tours, qui en cas de siége, seroient d’un grand secours pour la défense de la place. Je fis une enjambée par dessus la grande Porte qui regarde l’Occident, & passai le plus adroitement qu’il me fut possible par les deux principales rues, n’ayant que ma chemisette, de peur d’endommager les Toits & les goutiéres des Maisons avec les pans de mon habit. Je marchois avec toute la prudence imaginable, afin de ne point mettre le pied sur quelcun qui se seroit oublié dans les ruës, quoique l’ordre fut très formel, que si quelqu’un se trouvoit hors de chez lui, ce seroit à ses propres risques. Les Fenêtres des greniers & le dessus des Maisons contenoient un si grand nombre de spectateurs, que je ne me souviens pas d’avoir jamais tant vû de peuples à la fois. La ville est bâtie en quarré, chaque côté de la muraille ayant cinq cent pieds en longueur. Les deux grandes ruës qui se croisent & divisent la ville en quatre quartiers, sont larges de cinq pieds. Les autres ruës plus étroites dans lesquelles je ne pus entrer, mais que je vis seulement en passant, ont depuis douze jusqu’à dix huit pouces de largeur. La Ville peut contenir environ cinq cent mille ames. Les Maisons y ont depuis trois jusqu’à cinq étages, & l’on trouve de tout aux Marchez & dans les Boutiques.