Je lui expliquai alors ce que c’est que nos Cours de Justice: Que ceux qui y président sont de venerables Interprêtes de nos Loix, apellez à nous maintenir dans nos Droits & dans nos Possessions, à punir le crime & à proteger l’innocence. Je lui parlai de la prudence avec laquelle nos Trésors étoient menagez, & de la grandeur de nos Forces tant par Mer que par Terre. Je lui fis le denombrement de notre Peuple, en calculant combien de millions il y en avoit de diferentes Sectes en matiére de Religion, ou de diferens Partis en fait de Politique. Je n’oubliai pas nos Divertissemens; en un mot, je n’omis rien de tout ce que je croiois pouvoir faire honneur à ma Patrie. Et je finis par un Abregé Historique de tout ce qui étoit arrivé de plus considerable en Angleterre depuis un siecle ou environ.

Le sujet étoit vaste, comme on voit: aussi me fallut-il plusieurs Audiences, dont chacune dura quelques heures avant que de pouvoir l’épuiser. Le Roi m’écouta toujours fort attentivement, & quoi qu’il ne m’interrompit pas, il ne laissa rien passer sans remarque, comme il parut par les Questions qu’il me proposa dans la suite.

Quand j’eus tout dit, Sa Majesté me fit un grand nombre de Demandes & d’Objections sur chaque Article. Il m’interrogea sur la maniére dont on s’y prenoit pour cultiver les talens de l’esprit & du corps de nôtre jeune Noblesse, & dans quel genre d’occupations elle passoit la premiére & la plus disciplinable partie de sa vie. Ce qu’on faisoit, quand quelque Noble Famille venoit à s’éteindre, pour remplir sa place dans la Maison des Pairs. Quelles qualitez étoient requises dans ceux à qui le titre de Lord étoit conferé: Si le caprice du Prince, une somme d’argent donnée à quelque Dame de la Cour, ou le dessein de fortifier un parti oposé à l’interêt public, n’étoient pas souvent les causes auxquelles on étoit redevable de ces sortes de distinctions. Jusqu’à quel point ces Seigneurs étoient versez dans la connoissance des Loix de leur Païs: Qu’il faloit qu’ils fussent bien habiles, pour pouvoir décider en dernier ressort des questions qui regardoient la vie & les biens de leurs Concitoyens. S’ils étoient toujours assez exempts d’avarice, & assez au dessus du besoin, pour que les présens ou quelques autres motifs criminels fussent incapables de les corrompre. Si les Seigneurs appellez à maintenir la Religion, étoient toujours élevez au rang qu’ils occupoient, à cause de leur habileté dans les matiéres qui concernent leur Profession, ou de la sainteté de leur vie: Si pendant le tems qu’ils n’étoient que de simples Chapelains, ils ne se deshonoroient jamais par une lâche complaisance pour leurs Seigneurs, dont ils continuoient peut-être à suivre servilement les opinions, après avoir été admis dans cette Auguste Assemblée.

Il souhaita alors de savoir de quels moyens on se servoit pour être élu Membre de la Maison des Communes. Si un Etranger à force d’argent ne pouvoit pas se faire choisir préférablement à un Seigneur du Païs, ou à quelque Gentilhomme distingué du voisinage. Comment il se pouvoit faire, que tout le monde marquât tant d’empressement d’entrer dans cette Assemblée, (dont je lui avois dit qu’on ne pouvoit être Membre sans qu’il en coutât beaucoup) & cela, sans aucun salaire ni aucune pension: Car, disoit-il, ce degré de vertu est trop éminent, pour qu’il puisse toujours être bien sincère. Il me pria ensuite de lui aprendre, si ces Gentilhommes si zelez ne pouvoient pas avoir en vuë de se dédommager des soins & des dépenses qu’ils avoient été obligez de faire en sacrifiant le Bien public aux desseins d’un Prince foible ou vicieux, ou d’un Ministère corrompu. A ces Questions il en ajouta un grand nombre d’autres, que je juge n’être ni prudent ni convenable de repeter.

Sur ce que je lui avois dit touchant nos Cours de Justice, Sa Majesté me pria de lui donner des éclaircissemens sur quelques articles: Ce que je fus d’autant plus en état de faire, que j’avois autrefois presque été ruïné par un long Procès que j’avois eu à la Chancelerie, & que j’avois perdu avec les dépens. Il demanda quel tems on employoit ordinairement à decider si une chose étoit juste ou injuste, & ce qu’il en coutoit pour obtenir une pareille décision: Si les Avocats avoient la liberté de soutenir des causes notoirement injustes: Si la Secte de Religion ou le parti de Politique, dont on étoit, n’entroit jamais dans la balance de la Justice pour la faire pancher d’un ou d’autre côté: Si tous les Avocats étoient des Hommes versez dans la connoissance generale des Loix de l’Equité, ou bien seulement dans la connoissance de quelques Coûtumes particuliéres à leur Ville, à leur Province, ou à leur Nation: Si dans de diférens tems ils avoient quelquefois soutenu le pour & le contre: S’ils formoient une Communauté pauvre ou riche: S’ils recevoient quelque recompense pecuniaire pour avoir plaidé ou donné des avis: Et particuliérement, s’ils étoient jamais admis comme Membres dans le Senat inferieur.

De ces Questions il passa à d’autres sur l’Administration du Tresor public. Il faut certainement, me disoit-il, que vôtre memoire vous ait abusé, puis que vous n’avez fait monter vos Taxes qu’à cinq ou six millions par an, & vos dépenses quelquefois au double; car il avoit particuliérement fait atention à cet article, parce que, disoit-il, il esperoit que la connoissance de nôtre conduite pouroit lui être d’usage, & l’empêcher de se tromper dans ses calculs. Il me demanda, qui étoient nos Crediteurs? Et, où nous prendrions de l’argent pour les payer? Il s’étonnoit de ce que nous avions souvent porté la guerre, toujours onereuse, si loin de nôtre pays. Il faut, ajoutoit-il, que vous soiez un peuple bien querelleur, ou que vous ayez de bien mechants voisins, & que vos Generaux deviennent necessairement plus riches que vos Rois. Il me demanda quelles afaires nous avions hors de nos Isles, si nous en exceptions le Commerce, & la Defense de nos Côtes. Sur tout, il étoit dans un étonnement inexprimable de m’entendre parler d’une Armée mercenaire, entretenuë au milieu de la Paix & dans le sein d’un peuple libre. Il m’objecta, que si nous étions gouvernez de notre consentement par les personnes qui ne servoient qu’à nous representer, il ne pouvoit concevoir de qui nous avions peur, ou contre qui nous voulions nous batre; & me demanda par qui la maison d’un particulier étoit mieux defenduë, par lui, ses Enfans, & le reste de sa Famille, ou bien par une demie douzaine de Vagabonds choisis au hazard dans les ruës, & petitement payez, dans le tems qu’ils peuvent gagner mille fois davantage en coupant la gorge à ceux qui ont l’imprudence de les choisir pour leurs gardes.

Rien ne lui paroissoit plus plaisant, que mon Arithmetique, en faisant entrer dans le Denombrement de nôtre peuple, les diferentes Sectes de Religion, & les diferentes Factions dans l’Etat. Il protestoit ne voir aucune raison, pourquoi ceux qui ont des Opinions prejudiciables au public seroient obligez de changer, ou ne seroient pas obligez de les cacher; Et que comme c’étoit une Tyrannie dans un Gouvernement d’exiger la premiere de ces choses, c’étoit une foiblesse de ne pas faire observer la seconde: Car il est permis à un homme de garder des poisons dans son Cabinet, mais non pas de les debiter pour des Cordiaux.

Il remarqua, que parmi les amusemens de nôtre Noblesse, & d’autres personnes de distinction, j’avois parlé du Jeu. Il desira de sçavoir à quel âge on prenoit d’ordinaire ce divertissement, & quand on y renonçoit. Quelle portion de tems y étoit employée, & si jamais on le poussoit jusqu’à se ruiner: Si des gens de la lie du peuple par leur dexterité ne pouvoient pas quelquefois aquerir de grandes Richesses, & mettre les Nobles mêmes dans leur dependance, aussi bien que leur inspirer par leur Commerce des sentimens bas & lâches, & les forcer par les pertes qu’ils ont faites, à aprendre & à essayer sur d’autres l’infame adresse qui les avoit ruinez.

Il étoit frapé d’horreur, disoit-il, de l’Histoire que je lui avois faite de mon pays pendant le dernier siecle, ajoutant que ce n’étoit qu’un enchainement de Conspirations, de Meurtres, de Rebellions, de Massacres, de Revolutions, de Bannissemens; Fruits les plus execrables que l’Avarice, la Faction, l’Hypocrisie, la Cruauté, la Perfidie, la Rage, la Lâcheté, la Haine, l’Envie & l’Ambition puissent produire.

Dans une autre Audience, sa Majesté recapitula tout ce que je lui avois dit, & compara les reponses que je lui avois faites avec les demandes qu’il m’avoit proposées. Puis me prenant entre ses mains & me caressant doucement, il me dit ces mots, que je n’oublierai jamais, ni la maniére dont il les prononça. Mon petit ami Grildrig, vous avez fait un excellent panegyrique de vôtre pays. Vous avez prouvé démonstrativement, que l’ignorance, la paresse & le crime, peuvent être quelquefois les seuls ingrediens necessaires pour le Gouvernement d’un Etat. Que les loix sont le mieux interprétées par ceux qui ont le plus d’interêt & le plus d’habileté à les obscurcir & à les éluder: Je démêle au milieu de vous quelques traits d’un Gouvernement suportable dans sa premiére institution, mais que le vice & la corruption ont presqu’entierement effacez: Dans tout vôtre recit il ne paroit pas qu’une seule vertu soit necessaire pour être élevé à quelque Charge parmi vous; bien moins encore, que les hommes soient ennoblis à cause de leurs vertus; que des Prêtres soient avancez en consideration de leur piété ou de leur savoir; des Soldats pour leur conduite ou leur valeur; des Juges pour leur integrité; des Senateurs pour l’amour qu’ils portent à leur Patrie, ou des Conseillers pour leur sagesse. Pour vous, (poursuivit le Roi) qui avez passé la plus grande partie de votre vie à voyager, je suis porté à croire que jusques à present vous avez échapé à plusieurs vices de vôtre pays. Mais, par ce que j’ay pu rassembler de vôtre Relation, & par les Reponses que j’ai eu mille peines à vous extorquer, je suis obligé de conclure que le gros de vôtre Nation, est la plus méchante & la plus odieuse petite vermine à qui la Nature aye jamais permis de ramper sur la face de la Terre.