Ces sortes de frayeurs leur donnent si peu de relâche, qu’ils ne sçauroient jamais dormir tranquilement, ni gouter les douceurs ordinaires de la vie. Quand ils rencontrent le matin quelques uns de leurs Amis, leur premiere question roule sur la santé du Soleil, comment il paroissoit se porter à son coucher & à son lever, & s’il y a quelque espoir d’éviter la rencontre de la Comete prochaine. On leur voit prendre dans des conversations de ce genre, la même sorte de plaisir que les Enfans prennent à entendre raconter des Histoires de Spectres & de Revenans; Histoires qu’ils écoutent avec la plus avide curiosité, mais qui leur laissent une impression de frayeur qui les empêche de s’aller coucher.
Les Femmes de l’Isle ont beaucoup de vivacité, elles meprisent leurs Maris, & sont Folles des Etrangers. C’est parmi eux que les Dames choisissent leurs Galans: Mais le mal est, qu’ils peuvent faire l’amour trop à leur aise, & avec trop de tranquilité; car l’Epoux est toujours si enfoncé dans ses meditations, que l’Amant & la Maitresse en viendroient aux plus grandes familiaritez en sa presence, qu’il ne s’en apercevroit pas, pourvu seulement qu’il eut du Papier & ses Instrumens, & que son Reveilleur ne fut pas à ses côtez.
Les Femmes & les Filles se plaignent amérement d’être renfermées dans cette Isle, quoi qu’à mon avis ce soit le plus beau pays du Monde; & quoi qu’elles y vivent dans toute l’abondance imaginable, & de la maniére du monde la plus magnifique, & qu’il leur soit permis de faire ce qu’elles veulent, elles meurent d’envie de voir le Monde, & de gouter les plaisirs de la Capitale, ce qui ne leur est pas permis, à moins que d’en avoir une permission particuliere du Roi; & cette permission n’est pas aisée à obtenir, parce que la plûpart des Maris ont eprouvé combien il est dificile de faire revenir leurs Femmes de là. On m’a conté qu’une Dame du premier Rang, qui avoit plusieurs Enfans, & qui étoit mariée au Premier Ministre, un des plus riches Seigneurs du Royaume, qui l’aimoit à la fureur, & avec qui elle demeuroit dans un des plus beaux Palais de l’Isle, fit le voyage de Lagado sous pretexte que l’Air y étoit meilleur pour sa santé; qu’elle s’y tint cachée pendant quelques mois, jusqu’à ce que le Roi eut envoyé contr’elle une prise de corps, & qu’on la trouva dans un Cabaret borgne, toute enguenillée, ayant mis ses Hardes en gage pour entretenir un vieux Faquin fort laid, qui la rossoit tous les jours, & de qui elle eut encore toutes les peines du monde de se separer. Son Epoux la reçut avec toute la bonté possible, & sans lui faire le moindre reproche; aussi ne tarda t’elle pas à faire une nouvelle Escapade, & à emporter toutes ses pierreries, pour aler rejoindre son Amant, sans qu’on en aye entendu parler depuis. Peut-être que quelqu’un de mes Lecteurs s’imaginera que je lui raconte ici une Histoire Européenne ou Angloise. Mais je le conjure de considerer que les caprices du Beau sexe ne sont pas restreints à quelque Climat ou à quelque Nation particuliére, & qu’ils ont une uniformité plus generale que tout ce qu’on peut dire.
Dans l’espace d’un mois j’avois fait d’assez jolis progrez dans leur langue, & étois en état de repondre à la plûpart des Questions du Roi, quand j’avois l’honneur de le voir. Sa Majesté ne me marqua pas la moindre curiosité touchant les Loix, le Gouvernement, l’Histoire, la Religion, ou les Coutumes des païs où j’avois été; mais borna toutes ses Demandes aux seules Mathematiques, & écouta ce que je lui dis sur ce sujet avec beaucoup de mepris & d’indiference, quoi que les deux Reveilleurs qu’il avoit à ses côtez s’aquitassent soigneusement de leur Emploi.
CHAPITRE III.
Phenomène expliqué par le secours de la Philosophie & de l’Astronomie Moderne. Habileté des Laputiens dans la derniére de ces deux sciences. Methode du Roi pour reprimer les soulevemens.
JE demandai permission à ce Prince d’aler voir les Curiositez de l’Isle, ce qu’il m’acorda fort gracieusement, en donnant ordre en même tems à mon Precepteur de m’acompagner. Ma principale envie étoit de savoir à quelle cause soit dans l’Art soit dans la Nature, cette Isle devoit ses diferens mouvemens: & c’est de quoi je vai à present faire part à mes Lecteurs.
L’Isle volante ou flotante est exactement circulaire: son diamêtre est de 7837. Verges, c’est à dire d’environ quatre miles & demi, & par consequent, contient dix mille acres. Elle a trois cent verges d’epaisseur, son côté inferieur, est une espece de planche de Diamant fort unie, qui s’étend jusqu’à la hauteur de plus de deux cent verges. Au dessus de cette couche de Diamant sont les diferens mineraux dans l’ordre acoutumé, & puis une envelope de Terreau fort gras de dix à douze pieds d’épaisseur. La pente du côté superieur, depuis la circonference jusqu’au centre, est la cause naturelle pourquoi les rosées & les pluyes qui tombent sur l’Isle, se rendent par de petits Ruisseaux vers le milieu, où elles sont englouties dans quatre larges Bassins, dont chacun a une demi mile de circuit, & est éloigné de deux cent verges du centre: L’Eau de ces Bassins se convertit chaque jour en vapeurs par la chaleur du Soleil, ce qui empêche qu’ils ne debordent. Sans compter, que comme il depend du Monarque de faire monter l’Isle au dessus de la Region des nuées & des vapeurs, il peut, quand il veut, la garantir des pluyes & des rosées. Car les plus hautes nuées ne sont qu’à la distance de deux miles, de l’aveu de tous les Naturalistes. Ce qu’il y a de sur, c’est que dans ce pays elles ne montent jamais qu’à cette hauteur.
Au centre de l’Isle il y a une Ouverture de cinquante Verges de diamètre; par où les Astronomes descendent dans un grand Dôme, qui se nomme à cause de cela Flandola Gagnole, ou la Caverne des Astronomes, situé à la profondeur de cent verges plus bas que la superficie superieure de Diamant. Dans cette Caverne brulent continuellement vingt Lampes, dont la lumiére refléchie sur des murailles de Diamant a un éclat inexprimable. L’Endroit est rempli de Quarts de Cercle, de Telescopes, d’Astrolabes, & d’autres Instrumens Astronomiques. Mais l’objet le plus curieux, & duquel depend la distinée de l’Isle, est un Aiman d’une grandeur prodigieuse, & d’une figure assez semblable à la Navette d’un Tisseran. Cet Aiman a six verges de longueur & trois d’épaisseur. Il est soutenu par un Axe de Diamant très fort qui passe au milieu, & sur lequel il tourne; & est dans un équilibre si exact que le moindre atouchement est capable de le mouvoir. De plus, il est entouré d’une Cylindre creux de Diamant, qui a quatre pieds de profondeur, autant d’epaisseur, & douze verges en diametre, placé horizontalement, & soutenu par huit pieds de Diamant, dont chacun à six Verges de hauteur. Au milieu du côté concave, il y a une Rainure de douze pieds de profondeur, dans laquelle les extremitez de l’Axe sout placées, & tournent quand il le faut.
Il n’y a point de force qui puisse oter cette pierre de sa place, parce que le Cerceau qui l’environne, & les pieds sur lesquels elle est apuyée, sont une continuation de ce corps de Diamant qui forme le dessus de l’Isle.