Des Fievres chaudes m’emportérent tant de monde, que je fus obligé de toucher aux Barbades pour y faire de nouvelles Recrues. Mais je ne tardai guéres à me repentir du choix que je fis, ceux que je pris à mon Bord ayant presque tous été Boucaniers. Tout l’Equipage de mon Vaisseau consistoit en vingt-cinq Hommes, & mes ordres portoient que je trafiquerois avec les Indiens de la Mer du Sud, & que je tacherois de faire quelques nouvelles Decouvertes. Ces Boucaniers debauchérent le reste de mes gens, & tous ensemble formérent le Dessein de se rendre Maitres du Vaisseau; Dessein qu’ils exécutérent un beau Matin en se jettant tout d’un coup dans ma Cabane, & en me liant pieds & mains, avec menace de me jetter dans la Mer si je faisois la moindre Resistance. Je leur dis que je me reconnoissois leur prisonnier, & que je leur promettois la plus entiére soumission. Ils exigérent de moi que je confirmasse cette promesse par serment; après quoi ils me deliérent, à un de mes Bras près qu’ils atachérent avec une Chaine à mon Lit, & placérent une sentinelle avec un Fusil chargé à ma porte, avec ordre de tirer sur moi, dès que je ferois le moindre éfort pour me détacher. Ils m’envoyerent à manger & à boire, & se chargérent du Gouvernement du Vaisseau. Leur Dessein étoit de pirater sur les Espagnols, ce qu’ils ne pouvoient faire à moins que d’être plus forts de Monde. Mais avant que de rien entreprendre, ils étoient dans l’intention de vendre les Marchandises qui étoient dans le Vaisseau, & puis d’aler à Madagascar pour y faire des Recrues, quelques uns d’eux étant morts depuis qu’ils m’obligeoient à garder la Chambre. Cette espèce de prison dura quelques semaines, pendant lesquelles ils firent commerce avec les Indiens, sans que je sçusse quel Cours ils prenoient, étant étroitement gardé dans ma Cabane, & atendant à tout moment qu’ils executeroient la menace de me tuer, qu’ils me faisoient reguliérement huit ou dix fois par jour.

Le 9. May 1711, un certain Jaques Welch vint me trouver, & dit qu’il avoit ordre du Capitaine de me mettre à Terre. Je tachai de le fléchir par mes priéres, mais je n’en pus venir à bout; il poussa même la Cruauté jusqu’à refuser de me dire seulement le Nom de leur nouveau Capitaine. Quand il eut fait sa Commission, lui & ses Compagnons me forcèrent à descendre dans la Chaloupe, en me permettant de mettre mon meilleur Habit, & de prendre avec moi un petit paquet de Linge, mais point d’Armes excepté mon Epée: ils eurent même la politesse de ne pas visiter mes poches, dans lesquelles j’avois mis tout mon Argent, & quelques autres Bagatelles. Ils firent environ une lieuë à force de Rames, & puis me mirent sur le Rivage. Je les conjurai de me dire dans quel pays j’étois: Ils me protestérent tous qu’ils le savoient aussi peu que moi, mais me dirent que le Capitaine (comme ils l’apelloient) avoit resolu, après s’être défait des Marchandises, de me mettre à Terre sur la premiére Côte que nous decouvririons. En prononçant ces mots, ils s’éloignérent de moi, me disant en guise d’Adieu, que si je ne voulois pas être surpris par la Marée, je ferois fort bien de ne pas rester long-tems dans l’endroit où j’étois.

Dans cette afreuse situation je gagnai le haut du Rivage, où je m’assis pour me reposer un peu, & pour reflêchir sur le parti que je devois prendre. Après une mûre Deliberation, je pris la Resolution d’avancer dans le païs, de me rendre aux premiers Sauvages que je rencontrerois, & de racheter ma vie en leur donnant quelques Bracelets, quelques Bagues de cuivre, & quelques Verroteries; Bagatelles dont on se pourvoit dans ces sortes de Voyages, & dont j’avois par bonheur quelques unes sur moi. Je vis sur ma Route un grand nombre d’Arbres, qui me parurent être des productions de la Nature, parce que je ne remarquois aucun ordre dans leur Arrangement; plusieurs Prez, & quelques Champs d’Avoine. Je marchai avec beaucoup de circonspection, craignant qu’on ne me tirât quelque Flêche par derriére ou de côté. Je tombai dans un grand Chemin, où je vis plusieurs Traces d’Hommes, quelques unes de Vaches, mais un nombre bien plus considerable de celles de Chevaux. Enfin j’aperçus diferens Animaux dans un Champ, & un ou deux de la même sorte assis dans des Arbres. Ils étoient d’une Figure fort vilaine & tout à fait extraordinaire. J’en eus un peu peur, & pour les mieux considerer, je me cachai derriére un Buisson.

Quelques uns d’eux s’étant aprochez de la place où j’étois, j’eus ocasion de les voir distinctement. Leurs Têtes & leurs Poitrines étoient couvertes de Cheveux: ils avoient des Barbes pareilles à celles des Boucs, & leur corps étoit generalement parlant couleur de peau de Bufle. Je les voyois grimper sur de hauts Arbres avec autant d’Agileté qu’auroit pu faire un Ecureuil; car ils avoient de fortes pates qui se terminoient en pointes crochues. Ils sautoient fort loin & couroient d’une prodigieuse vitesse. Les Femelles étoient plus petites que les Males: leurs Mammelles pendoient entre leurs pieds de devant, & touchoient presque à terre quand elles marchoient. Les Cheveux de ces Animaux, tant de l’un que de l’autre sexe, étoient de diferentes couleurs: les uns les avoient bruns, d’autres roux, d’autres noirs, & d’autres enfin jaunes. Tout compté, je ne me souviens pas d’avoir vu dans aucun de mes Voyages des Animaux plus desagréables, ni contre lesquels j’aye senti une plus forte Antipathie. N’ayant donc que trop satisfait ma curiosité, je poursuivis mon chemin, espérant qu’il me conduiroit à la Cabane de quelqu’Indien. A peine eus-je fait quelques pas, que je rencontrai nez à nez une de ces Creatures dont je viens de parler. Le vilain Monstre ne m’eut pas plutôt aperçu, qu’il fit plusieurs grimaces, dans lesquelles je crus deméler son Etonnement; puis s’aprochant de moi, il leva sa pate de devant, sans que je susse si c’étoit par Mechanceté ou par simple Curiosité. Mais de peur d’Equivoque, je mis Flamberge au vent, & lui donnai un coup du plat de mon Epée, car je ne voulois pas le blesser, de peur que cette Action violente, commise à l’égard d’un Animal qui pouvoit leur apartenir, n’irritât les Habitans contre moi. Cependant le coup que j’avois donné à cette Bête fut assez douloureux, pour qu’elle prit la fuite, en jettant des cris, qui atirérent hors du champ voisin une quarantaine d’Animaux de la même sorte, dont je fus regardé d’assez mauvais œil. De peur d’insulte néanmoins je me mis le dos contre un Arbre, & fis le Moulinet avec mon Epée, quoi qu’à dire le vrai je ne fusse rien moins qu’à mon Aise.

Au milieu de cet embaras, quel ne fut pas mon Etonnement, quand je vis ces Animaux se sauver à toutes Jambes, & me laisser librement poursuivre ma Route, sans qu’il me fut possible de comprendre la cause d’un changement si soudain? Mais ayant tourné la Tête à gauche, j’aperçus un Cheval qui se promenoit au petit pas dans le Champ; & c’étoit ce Cheval, qu’ils avoient aperçu avant moi, qui, à ce que j’apris depuis, étoit la cause de leur Fuite. Le Cheval me parut un peu effrayé en me voyant, mais se remettant d’abord de sa crainte, il considera mon Visage avec de manifestes marques d’etonnement: il regarda avec atention mes mains & mes pieds, & fit plusieurs fois le tour de mon corps. Je voulois continuer mon Chemin, mais il me le barra en s’y mettant en travers, quoique d’ailleurs il n’eut pas l’Air menaçant, & qu’il ne me parut pas avoir Dessein de me faire la moindre violence. Nous fumes l’un & l’autre pendant quelques minutes dans cette situation; à la fin je pris la hardiesse d’étendre la main sur son Cou, dans le dessein de le flater, en me servant de cette sorte de siflement & de mots; qui sont en usage parmi les Maquignons, quand ils veulent manier un Cheval étranger. Mais cet Animal parut recevoir mes Caresses avec Dedain, car il branla la tête, fronça le sourcil, & écarta doucement ma Main avec son pied droit de devant. Après quoi il hennit trois ou quatre fois, mais d’une maniére si extraordinaire que je crus que c’étoit une espéce de Langage, qui lui étoit particulier, qu’il parloit.

Sur ces entrefaites arrive un second Cheval, qui s’aproche de l’autre d’un Air degagé & honête, lui hennit quelques sons, qui me parurent Articulez, & en reçoit une Reponse du même genre. Ils s’éloignérent tous deux de quelques pas, comme s’ils avoient voulu conferer ensemble, se promenant l’un à côté de l’autre, en avant & en arriére, tout de même que des personnes qui délibérent sur quelque Afaire importante, mais tournant souvent les yeux vers moi, comme pour empêcher que je ne m’échapasse. Je ne sçaurois exprimer la surprise où je fus en voyant faire de pareilles choses à des Bêtes brutes, & je conclus que si les Habitans du païs étoient douez d’un Dégré de raison proportionné à cette superiorité ordinaire que les Hommes ont sur les Chevaux, il faloit necessairement qu’ils fussent le plus sage Peuple de la Terre. Cette pensée m’encouragea à poursuivre ma Route, & me fit naitre le Dessein de ne me point arrêter que je n’eusse trouvé quelque Maison ou quelque Village, ou du moins quelqu’un des Naturels du pays. Je m’esquivois déjà tout doucement, quand le premier des deux Chevaux, qui étoit un gris-pommelé, remarquant ma fuite, se mit a hennir après moi d’un Ton si absolu, que je m’imaginai entendre ce qu’il vouloit

dire; sur quoi je retournai sur mes pas & vins vers lui, pour atendre ses ordres. Mais je dissimulai ma crainte le mieux qu’il me fut possible: car, sans que j’en jure, le Lecteur croira aisément que l’incertitude où j’étois comment cette Avanture finiroit, me mettoit un peu en peine.

Les deux Chevaux s’aprochérent de moi, regardant avec beaucoup d’atention mon Visage & mes mains. Le Cheval gris toucha mon Chapeau de tous côtez avec la Corne de son pied droit de devant, & le decompensa tellement, que je fus obligé de l’oter pour le rajuster; Action qui me parut jetter ce Cheval aussi bien que son Compagnon (qui étoit un Baybrun) dans un Etonnement inexprimable; Celui-ci toucha le pan de mon Habit, & trouvant qu’il ne faisoit pas partie de mon corps, donna encore de nouvelles marques de sa surprise. Ils étoient l’un & l’autre fort embarrassez de mes Souliers & de mes Bas, qu’ils avoient fort atentivement examinez, se hennissant l’un à l’autre, & faisant diferens gestes, qui ne ressembloient pas mal à ceux que fait un Philosophe qui tâche d’expliquer quelque Phenomène nouveau & dificile.

En un mot, toutes les maniéres de ces Animaux me parurent si sages & si marquées au coin de l’intelligence, que je conclus qu’il faloit necessairement qu’ils fussent des Magiciens, qui s’étoient ainsi metamorphosez eux mêmes, & qui voyant un Etranger, avoient formé le Dessein de se divertir de moi; ou qui peut être étoient réellement étonnez à la vuë d’un Homme si diferent en Habit & en Figure des Habitans d’un pays si éloigné. Ce beau & solide Raisonnement me fit prendre la Hardiesse de leur adresser le Discours suivant.