La seule dificulté qui arrêtoit les deux Chevaux, étoit de voir que le reste de mon corps ne ressembloit en rien à celui d’un Yahoo; disparité dont j’avois l’obligation toute entiére à mes Habits, qui étoient une chose entiérement nouvelle pour eux: l’Alezan m’ofrit une Racine, qu’il tenoit entre la Corne de son pied & son pâturon; je la pris, & l’ayant sentie, je la lui rendis le plus civilement qu’il m’étoit possible. Il tira du Chenil du Yahoo un morceau de je ne sçai quelle viande, qui sentoit si mauvais, que j’en detournai la Tête en faisant une de ces grimaces dans lesquelles il entre du dedain & du degout; ce qu’il n’eut pas plutot aperçu qu’il le jetta au Yahoo, par qui elle fut devorée avec avidité. Il me montra ensuite un monceau de Foin, & un Picotin plein d’Avoine; mais je branlai la tête pour marquer que ni l’une ni l’autre de ces choses ne pouvoient me servir de nourriture. Et pour dire le vray, je commençai alors à craindre de mourir de Faim, si je ne rencontrois personne de mon espèce: Car pour ce qui regarde ces vilains Yahoos, il faut avoüer que nonobstant la tendre Amitié que je portois alors à la Nature Humaine, je n’ai jamais vu d’Etre qui me deplut davantage à tous égards; & ce qu’il y a de singulier, est, que quoi qu’on s’acoutume à toutes sortes d’Animaux, les Yahoos seuls m’ont toujours paru plus haissables à mesure que je les ai connus davantage. Le Maitre Cheval demêla mon Aversion pour ces Bêtes sur mon visage, & pour m’obliger renvoya le Yahoo dans son Chenil. Après cela il aprocha la corne de son pied de devant de sa Bouche, ce qui ne me causa pas une mediocre surprise, quoi qu’il le fit d’une maniére fort aisée, & avec un mouvement qui me parut parfaitement Naturel, A ce premier signe il en ajouta d’autres pour me prier. de lui donner à connoitre ce que je souhaitois de manger; mais il me fut impossible de lui faire une Reponse qu’il put comprendre. Pendant que nous étions tous deux dans cet embaras, je vis une Vache passant tout près de nous. Sur quoi je la montrai au doigt, & marquai l’envie que j’avois de la traire. Le Maitre Cheval m’entendit, car il ordonna à une Cavalle, qui étoit une des servantes du Logis, d’ouvrir une Chambre où il y avoit plusieurs Vaisseaux de Terre & de Bois remplis de Lait. Elle m’en donna un bon godet tout plein, que j’avalai tout d’un Trait, & avec un plaisir inexprimable.
Vers le midi, je vis arriver chez nous une sorte de Voiture trainée par quatre Yahoos. Il y avoit dans cette Voiture un vieux Cheval qui paroissoit être de Qualité. En descendant il mit d’abord à terre ses pieds de derriere, ayant quelque Accident à son pied gauche de devant. Il venoit diner avec nôtre Cheval, qui le reçut avec de grandes démonstrations d’Amitié. Ils mangérent dans le plus bel Apartement, & eurent pour second service de l’Avoine bouillie dans du Lait. Leurs mangeoires étoient placées en rond dans le milieu de la Chambre, & divisées en Compartimens égaux, devant lesquels ils étoient tous assis, chacun d’eux ayant une Botte de paille qui lui servoit de Chaise ou de Tapis. Le Ratelier étoit divisé de la même maniére que les Mangeoires, ce qui taisoit que chaque Cheval & chaque Jument mangeoient leur propre Foin & leur Composition d’Avoine & de Lait, avec beaucoup de Décence & de Régularité. Le Cheval gris m’ordonna de me tenir près de lui, & causa long-tems avec son Ami sur mon chapitre, à ce que je conjecturai par les nombreux Regards dont l’Etranger m’honora, & par la frequente Repetition du mot de Yahoo.
Quand on eut achevé de diner, le Maitre Cheval me prit en particulier, & en partie par signes, & en partie par mots, me fit connoitre l’inquiétude ou il étoit de ce que je n’avois rien à manger. Hlunnk dans leur Langue signifie de l’Avoine. Je prononçai ce terme deux ou trois fois; car quoique je n’en eusse pas voulu d’abord, je trouvai, après y avoir pensé, que j’en pouvois faire une espèce de Pain, qui mêlé avec du Lait pouroit me servir de Nourriture, jusqu’à ce que je trouvasse l’occasion de me sauver dans quelque pays habité par des Hommes. Le Cheval ordonna sur le champ à une Jument blanche de m’aporter une bonne Quantité d’Avoine dans une maniére de baquet. Je chaufai cette Avoine devant le Feu le mieux qu’il me fut possible & j’en frotai les grains, jusqu’à ce que la Cosse, que je tâchai en suite d’en separer, en fut ôtée; Après cela je les ecrasai entre deux pierres, ce qui en fit un espèce de pâte, qui mêlée avec de l’eau, & séchée au Feu, me tint lieu de pain. Ce Pain me parut d’abord assez insipide, quoi qu’il y ait bien des endroits en Europe ou l’on en mange de pareil, mais je m’y acoutumai peu à peu; d’ailleurs, comme ce n’étoit pas mon premier Essay de Frugalité, ce ne fut pas aussi la premiére Experience par laquelle je me convainquis que la Nature se contente de peu. Et c’est quelque chose de remarquable, que je n’ai pas été Malade un seul instant pendant tout le tems que j’ai passé dans cette Isle. A la verité, j’ay quelque fois taché d’atraper un Lapin ou quelque Oiseau avec des Lacets faits de Cheveux de Yahoos, & j’ai souvent cherché des Herbes bonnes pour la santé, que je faisois bouillir ou que je mangeois en salade, & fait de tems en tems un peu de Beurre, dont je beuvois ensuite le petit Lait. Les premiers jours de mon Arrivée je fus un peu en peine de n’avoir point de sel; mais insensiblement j’ai apris à m’en passer, & j’ose dire que le frequent usage que nous en faisons dans nos Repas est une corruption de goût, qui doit son origine à la qualité qu’a le sel de provoquer à boire ceux là mêmes qui ne boiroient que trop sans cela. Car nous ne voyons aucun Animal, excepté l’Homme, qui en mêle dans ses Repas: Et pour ce qui me regarde, quand j’eus quité ce païs, il se passa un Tems assez considerable avant que je pusse m’y raccoutumer.
Mais en voila assez sur le sujet de mes Alimens; sujet sur lequel la plûpart des Voyageurs entrent dans un Detail aussi étendu, que si leurs Lecteurs y étoient personnellement interessez. Cependant, il étoit necessaire que j’en disse un mot, de peur qu’on ne s’imaginât qu’il étoit impossible, que pendant l’Espace de trois ans je pusse trouver de la Nourriture dans un tel Pays & parmi de tels Habitans.
Quand le soir fut venu, le Maitre Cheval ordonna où je coucherois. Ma Chambre fut une petite Ecurie, éloignée de six Verges de la Maison, & separée de l’Etable des Yahoos. Je me couchai là sur un peu de paille, dont j’avois eu soin de faire une maniére de Lit. Mes Habits me servirent de couvertures, & je puis dire que je dormis parfaitement bien. Mais peu de tems après, je fus mieux accommodé, comme j’en informerai le Lecteur en son lieu, c’est à dire, quand je lui ferai le détail de ma maniére de vivre.
CHAPITRE III.
L’Auteur s’aplique à aprendre la Langue du pays, & son Maitre le Houyhnhnm lui en donne des Leçons. Description de cette Langue. Plusieurs Houyhnhnms de Qualité viennent par curiosité voir l’Auteur. Il fait à son Maitre un Recit abregé de son Voyage.
MA principale aplication étoit à aprendre la Langue, que mon Maitre (car c’est le Nom que je lui donnerai doresnavant) & ses Enfans, aussi bien que tous les Domestiques de la Maison, avoient un Empressement égal à m’enseigner. Car ils regardoient comme un prodige qu’un Animal brute donnât tant de marques aparentes de Raison. Je marquois chaque chose au Doigt, & en demandois le Nom, que j’écrivois ensuite dans mon Journal quand j’étois seul. Pour ce qui regarde l’accent, je tâchois de l’atraper en priant ceux de la Maison de prononcer plusieurs fois les mêmes mots: En quoi un Cheval alezan, qui n’étoit que simple Valet d’Ecurie, me fut d’une grande utilité.
Leur Langue approche du Haut-Allemand plus que d’aucune autre Langue de l’Europe; mais elle la surpasse en Agrément & en Energie. L’Empereur Charles V. a fait la même Remarque quand il a dit, que s’il avoit à parler à ses Chevaux, ce seroit en Allemand.
La curiosité & l’impatience de mon Maitre furent si grandes, qu’il employa plusieurs Heures par Jour à m’instruire. Il étoit persuadé (comme il me le declara depuis) que j’étois un Yahoo: mais ce qu’il ne pouvoit comprendre, étoit ma Docilité, mon Air honête, & ma Propreté; Qualitez qu’aucun Yahoo du pays n’avoit jamais possedées. Mes Habits étoient une autre merveille incomprehensible pour lui: car il croïoit qu’ils faisoient partie de mon Corps, parce que j’avois soin de ne les jamais ôter que toute la Famille ne fut retirée, & de les mettre le matin avant que qui que ce soit fut levé. Mon Maitre étoit curieux de savoir d’où je venois, comment j’avois acquis ces aparences de Raison qu’il découvroit dans toutes mes Actions, & d’aprendre mon Histoire de ma propre Bouche, ce qu’il espéroit que je serois bien tôt en état de faire, veu les grands progrès que j’avois déjà fait, en aprenant & en prononçant leurs mots & leurs Phrases. Pour aider ma Memoire, je m’avisai d’écrire tous les mots que j’aprenois avec leur Traduction à côté. Cette methode me fut d’un si grand secours, qu’à la fin la presence même de mon Maitre ne m’empêcha pas de mettre quelques Termes & quelques maniéres de parler sur le papier. J’eus bien de la peine à lui expliquer ce que je faisois, car les Houyhnhnms n’ont pas la moindre idée de tout ce que nous apellons Livres ou Ecriture.