Pour obéïr donc à ses Ordres, je lui racontai le fameux Evenement connu sous le nom de la Revolution, la longue guerre commencée alors par le Prince d’Orange contre la France, & renouvellée par la presente Reine; Guerre dans laquelle presque toutes les Puissances de l’Europe ont été engagées. Je calculai à sa demande, que pendant le cours de cette guerre un million de Yahoos avoit été tué, que plus de cent Villes avoient été prises, & trois fois autant de Vaisseaux coulez à fond. Il me demanda quelles étoient ordinairement les causes pourquoi un pays entroit en guerre avec un autre. Je répondis que ces causes étoient sans nombre, mais que je lui ferois l’énumeration des principales: Que quelquefois c’étoit l’Ambition des Princes qui s’imaginent toujours n’avoir pas assez de pays ni assez de Peuples pour leur Domination: Quelquefois la corruption des Ministres, qui engagent leurs Maitres dans une guerre pour se rendre necessaires, ou pour détourner l’Attention de dessus leur mauvaise Administration. Que la difference en fait d’opinions avoit couté la vie à plusieurs millions d’Hommes: par exemple, si de la chair est du pain, ou du pain de la chair; si le jus d’un certain fruit est du sang ou bien du vin; s’il vaut mieux baiser un pilier, ou le jetter dans le feu; quelle est la meilleure couleur pour un habit, la Noire, la Blanche, la Rouge, ou la Grise; & si cet Habit doit être long ou court, étroit ou large, sale ou net, avec plusieurs autres problemes du même genre. Jamais les guerres ne sont plus cruelles & plus sanglantes, ou ne durent plus long-tems, que quand c’est la diversité d’Opinion qui les a allumées, principalement quand cette Diversité ne regarde que des choses indiferentes.

Quelquefois deux Princes se brouillent ensemble pour savoir qui des deux chassera un Troisiéme de ses Etats, sur lesquels aucun d’eux ne pretend avoir le moindre Droit. Souvent un Prince declare la guerre à un autre, de peur que celui-ci ne le previenne. Quelquefois une guerre s’allume, parce que l’Ennemi est trop fort, & quelquefois parce qu’il est trop foible. Quelquefois nos voisins ont de certaines choses dont nous manquons, & manquent de certaines choses que nous avons; & nous nous entretuons jusqu’à ce qu’ils prennent les nôtres & nous donnent les leurs. On peut avec justice faire la guerre à un Allié qui possede de certaines Villes qui sont en nôtre Bienséance, ou bien une étendue de pays, qui s’il étoit joint au nôtre, lui donneroit une Figure plus reguliere. Si un Prince envoye des Troupes dans un pays, dont le peuple est pauvre & ignorant, il peut legitimement exterminer la moitié des Habitans & reduire l’autre moitié en Esclavage, dans le Dessein de les civiliser & de corriger la Ferocité de leurs mœurs. C’est une pratique très ordinaire & très honorable, quand un Prince demande du secours à un autre pour chasser un Usurpateur, & puis s’empare du païs, & tue, emprisonne, ou envoye en Exil, le Prince à l’aide de qui il est venu. Etre alliez par Naissance ou par Mariage, est une feconde source de Querelles entre deux Potentats, & plus il y a de proximité dans la parenté, plus la Disposition à se quereller est grande: les Nations pauvres sont de mauvaise Humeur; & les Nations riches sont insolentes; or qui ne voit que l’insolence & la mauvaise Humeur ne s’acorderont jamais? Toutes ces raisons font que le metier de Soldat passe pour le plus honorable de tous: parce qu’un Soldat est un Yahoo, loüé pour tuer de sang froid le plus d’Animaux de son Espece, quoi qu’ils ne lui ayent jamais fait le moindre mal.

Il y a encore une autre sorte de Princes en Europe, qui n’ont pas les reins assez forts pour faire la guerre eux-mêmes, mais qui prêtent leurs Troupes à des Nations riches, à tant par jour pour chaque Homme; & c’est là un de leurs plus solides & de leurs plus honêtes Revenus.

Ce que vous venez de me conter (me dit mon Maitre) au sujet de la guerre, me donne de grandes idées de cette Raison dont vous pretendez être douez: Cependant c’est une espèce de bonheur que le pouvoir de vous autres Yahoos n’est pas proportionné à vôtre Malice, & que la nature vous a mis dans l’Impuissance presque absolue de faire du mal.

Car vos bouches n’étant pas avancées comme celles de plusieurs autres Animaux, il est très dificile que vous vous mordiez les uns les autres. Pour ce qui regarde vos pieds de devant & de derriére, ils sont si tendres & si peu propres à nuire, qu’un de nos Yahoos en ataqueroit une douzaine des vôtres. Ainsi quand vous avez fait monter si haut, le nombre de ceux qui avoient été tuez dans de certaines guerres, il faut necessairement que vous ayez dit la chose qui n’est pas.

Ce Trait d’Ignorance me fit sourire: & comme je n’étois pas tout à fait aprentif dans le metier de la guerre, je lui fis la Description des Canons, des Coulevrines, des Mousquets, des Carabines, des Pistolets, des Boulets, de la Poudre, des Epées, des Bayonnettes, des Siéges, des Retraites, des Attaques, des Mines, des Contremines, des Bombardemens & des Combats de mer: J’ajoutai, que dans ces Combats il restoit quelquefois vingt mille Hommes de chaque côté, & que c’étoit quelque chose d’inexprimable que le Feu continuel, le Bruit & la Fumée de nos Canons, aussi bien que les Cris des Blessez & des Mourans: Que dans les Rencontres sur terre, les Vainqueurs se baignoient dans le Sang; fouloient aux pieds de leurs Chevaux ceux sur qui ils venoient de remporter la victoire, & laissoient leurs Cadavres pour servir de nourriture aux Chiens, aux Loups, & aux Oiseaux de proye. Et pour exalter la valeur de mes Compatriotes, je lui protestai que je leur avois vu faire sauter en l’air tout d’un coup une centaine d’Ennemis dans un Siége, & que les corps morts étoient retombez à re en mille piéces, au grand Divertissement des Spectateurs.

J’alois entrer dans un plus grand détail, quand mon Maitre m’imposa silence. Il dit, Que quiconque connoissoit le naturel des Yahoos, les croiroit aisément capables de tous les Crimes dont je venois de parler, si leur Force étoit égale à leur Mechanceté. Que mon Discours avoit non seulement augmenté l’Horreur qu’il avoit pour ces Bêtes, mais aussi excité en lui un Trouble ignoré jusqu’alors. Qu’il craignoit que ses Oreilles ne s’acoutumassent à entendre des choses abominables, & que cette indignation dont il étoit frapé à present ne diminuât insensiblement. Que quoi qu’il eut de la Haine pour les Yahoos de son païs, il les blamoit néanmoins à cause de leurs Qualitez odieuses, aussi peu qu’un Gnnayh (sorte d’Oiseau de proye) à cause de sa cruauté. Mais que quand une Créature, qui prétend etre douée de Raison, est capable de certains Forfaits, la corruption de cette Faculté lui paroissoit ravaler ceux qui en étoient les Auteurs au dessous même de la condition des Bêtes brutes.

Il ajouta, qu’il n’en avoit que trop entendu sur le sujet de la guerre: mais qu’un autre point lui faisoit de la peine à present. Que je lui avois dit que quelques personnes de mon Equipage avoient quité leur Patrie, parce qu’elles avoient été ruïnées par des proçes. Qu’il ne sentoit pas que pour avoir quelque diferend avec un autre, il falut faire de grandes Depenses pour qu’un Juge décidat qui des deux avoit tort ou raison.

Je repondis, que je n’étois guéres versé dans tout ce que nous apellons procedures, parce que je n’avois presque jamais eu de Commerce avec des gens de Barreau, excepté une seule fois que j’avois employé quelques Avocats pour demander Reparation d’une injustice qui m’avoit été faite, sans avoir pu en venir à bout: Que néanmoins ayant eu ocasion de former des Liaisons avec quelques personnes ruinées par des procès & obligées ensuite par la misère à quiter leur Patrie, je me faisois fort, de lui donner sur ce sujet au moins quelques idées superficielles.

Je lui dis que ceux qui faisoient profession de cette science, égaloient en nombre les Chenilles de nos Jardins, & que, quoique tous en general eussent la même profession, il y avoit neanmoins quelque Diference dans leurs Fonctions. Que le nombre prodigieux de ceux qui s’apliquoient à cette science, étoit cause que tous n’en pouvoient pas subsister d’une maniére legitime & honête, & qu’ainsi il faloit necessairement que plusieurs eussent recours à l’Adresse & à l’Artifice. Que parmi ceux-ci il y en avoit quelques uns qui des leurs plus tendre Jeunesse s’étoient apliquez à aprendre l’Art de prouver que le Noir est Blanc, & que le Blanc est Noir. Que la Hardiesse de ces gens & l’Audace de leurs pretentions étoient si grandes, qu’ils en imposoient au Vulgaire, parmi lequel ils passoient pour des personnes d’une Habileté consommée, ce qui les mettoit plus en vogue que tous leurs autres Collegues. Ce fut à eux, lui dis-je en poursuivant mon Discours, que j’eus à faire dans le procès que je perdis; & je ne saurois mieux vous faire connoitre leur maniére de plaider que par un Exemple.