Je ne vis point d’Habitans dans le lieu où j’abordai, & comme je n’avois point d’Armes, je n’osai pas avancer dans le païs. Je trouvai quelques poissons à coquille sur le Rivage, que je mangeai crus, n’osant pas faire de Feu de peur d’être découvert par les Habitans. Je continuai pendant trois jours à me nourrir d’Huitres & de Moucles, pour épargner mes provisions, & par un grand bonheur je trouvai un Ruisseau dont l’Eau étoit admirable, ce qui me fit le plus sensible plaisir.
Le quatriéme jour, m’étant un peu trop avancé dans le païs, j’aperçus vingt ou trente personnes sur une Eminence, à la distance d’environ cinq cent verges de moi Cette Troupe étoit composée d’Hommes, de Femmes & d’Enfans, qui se tenoient autour d’un Feu, & qui étoient tous nus. Un d’eux me vit, & le dit aux autres; sur quoi cinq d’entr’eux s’avancérent vers moi: Je me hâtai de gagner le Rivage, & m’étant jetté dans mon Canot je m’éloignai à force de Rames: Les Sauvages voyant que je me retirois coururent après moi; & avant que je pusse m’éloigner assez, ils me tirérent une Flêche, qui me fit une profonde Blessure à la partie intérieure du genou gauche. (j’en porte encore la marque.) Je craignis que la Flêche ne fut empoisonnée: Cette crainte me fit naitre le Dessein de suçer la playe, quand je serois hors de la portée de leurs Traits; ce que je fis, après quoi je la bandai le mieux qu’il me fut possible.
J’étois fort embarrassé de ma personne: Car je n’osois pas retourner au même Endroit où j’avois abordé; ainsi je fus obligé de remettre en Mer. Pendant que je cherchois des yeux quelque lieu convenable, je vis une Voile au Nord-Nord-Est, qui venoit vers l’Endroit où j’étois. Je fus en doute si j’atendrois ce Vaisseau ou non; mais enfin mon Horreur pour la Race des Yahoos l’emporta sur toute autre consideration, & me fit gagner à force de Rames la Baye dont j’étois parti le matin, aimant mieux être tué par ces Barbares, que de vivre parmi les Yahoos de l’Europe. J’aprochai mon Canot du Rivage le plus qu’il me fut possible, & me cachai moi-même derriére une pierre, qui n’étoit pas loin du petit Ruisseau dont j’ai parlé.
Le Vaisseau s’arrêta environ à une demi lieuë de la Baye, ce qui me fit concevoir quelque Espoir de n’être pas aperçu: mais je fus cruellement trompé dans mon Attente: Car dans le tems que je me repaissois de cette Esperance, le Capitaine du Vaisseau y envoya quelques Hommes de son Equipage dans la Chaloupe pour y faire de l’Eau. Ces gens aperçurent mon Canot, & conjecturérent que le proprietaire ne devoit pas être loin. Quatre d’entr’eux bien armez me cherchérent avec soin, & m’eurent bientôt trouvé. Je remarquai qu’ils étoient surpris de me voir si étrangement habillé & chaussé; d’où ils conclurent (à ce qu’ils me dirent depuis) que je n’étois pas un des Naturels du païs, qui vont tous nus. Un des Matelots me pria en Portugais de me lever, & me demanda qui j’étois. J’entendois fort bien cette Langue, & m’étant levé, je dis, que j’étois un pauvre Yahoo, qui avoit été banni du païs des Houyhnhnms, & qui les conjuroit de le laisser aller. Ils furent étonnez d’entendre que je leur parlois Portugais, & virent à mon Teint & à ma Phisionomie que j’étois Européen; mais ils ne sçurent ce que j’entendois par les Yahoos & les Houyhnhnms, & éclatérent de rire à l’ouïe du Ton dont je prononçois ces paroles, qui avoit quelque chose du Hennissement des Chevaux. Je les conjurai de nouveau de me laisser partir, & sans attendre leur permission, je gagnois déjà tout doucement mon Canot, quand ils me retinrent pour me demander, De quel pays j’étois? & D’où je venois? Je leur dis que j’étois né en Angleterre, d’où j’étois parti il y avoit environ cinq ans, & que dans ce tems leur Royaume & le nôtre étoient en paix. Que pour cette Cause je me flatois qu’ils ne me traiteroient pas en Ennemi, puis que je ne leur avois point fait de mal, mais étois un pauvre Yahoo, qui cherchoit quelque Endroit desert pour y passer le reste de sa malheureuse vie.
Quand ils commencérent à parler, je fus frapé d’un Etonnement inexprimable: Car cela me parut aussi étrange que si une Vache avoit parlé en Angleterre, ou un Yahoo dans le païs des Houyhnhnms. Les Portugais ne furent pas moins surpris que moi, à la vuë de mes Habits & à l’ouïe de mes Discours: la maniére dont je prononçois mes mots étoit pour eux quelque chose de nouveau & d’incomprehensible, quoique d’ailleurs ils entendissent tout ce que je disois. Ils me parlérent avec beaucoup de Douceur, & me dirent qu’ils étoient persuadez que leur Capitaine se feroit un plaisir de me transporter à Lisbonne, d’où je pourrois retourner en mon païs; que deux des Matelots se rendroient au Vaisseau pour informer le Capitaine de ce qu’ils avoient vû, & pour recevoir ses ordres; qu’au reste, si je ne leur jurois de ne point m’enfuir, ils s’assureroient de moi par force. Je crus que le meilleur parti que je pouvois prendre étoit de leur faire une pareille promesse. Ils mouroient d’Envie de sçavoir mon Histoire, mais je ne satisfis que très-imparfaitement leur curiosité; & tous conjecturérent que mes malheurs avoient alteré ma Raison. Dans l’espace de deux Heures la Chaloupe qui avoit aporté des Futailles pleines d’Eau à bord, revint avec ordre du Capitaine de m’amener à son Vaisseau. Je priai à genoux, & à mains jointes qu’on me laissat ma Liberté: mais toutes mes priéres furent inutiles. Je fus lié, transporté dans la Chaloupe, & quand nous eumes gagné le Vaisseau, conduit dans la Cabane du Capitaine.
Il s’apelloit Pedro de Mendez, & étoit fort honnête & fort genereux; il me suplia de lui dire si je voulois quelque chose, & m’assura que je serois traité comme lui-même. Je ne fus pas mediocrement surpris de trouver des maniéres si obligeantes dans un Yahoo. Cependant pour toute Reponse, je priai qu’on me donnat à manger quelque chose de ce qui étoit dans mon Canot; mais il me fit aporter un Poulet, & une Bouteille d’excellent Vin, & donna ordre qu’on me préparat un Lit dans une Cabane fort propre. Je ne voulus pas me deshabiller, mais je me mis sur les Couvertures, afin que quand les Matelots dineroient, je pusse plus promptement gagner le Tillac, & me jetter dans la Mer, aimant mieux m’exposer à la Fureur des Ondes, qu’à vivre plus long-tems parmi des Yahoos. Mais un des Matelots m’en empêcha, & en ayant donné avis au Capitaine, je fus enchainé dans ma Cabane.
Après diner Don Pedro vint me voir, & me demanda ce qui m’avoit porté à former un si funeste Dessein: Il me protesta qu’il étoit disposé à me rendre tous les services dont il étoit capable, & me parla d’une maniére si touchante, que je fus enfin forcé à en agir avec lui comme avec un Animal qui n’étoit pas entierement destitué de Raison: Je lui fis une Relation abregée de mon Voyage, de la Conspiration de mes gens, du païs où ils m’avoient laissé, & du sejour que j’y avois fait pendant trois Années. Il prit tout ce que je lui racontai pour une Vision ou pour un songe; ce qui m’ofensa plus que je ne sçaurois dire, car j’avois entiérement perdu la Faculté de mentir, & par cela même la Disposition à soupçonner les autres de Mensonge. Je lui demandai, si c’étoit la coutume dans son Païs de dire la chose qui n’est pas? Et lui protestai, que j’avois presque oublié ce qu’il entendoit par Fausseté, & que si j’avois passé mille ans dans le pays des Houyhnhnms, je n’y aurois pas entendu un seul Mensonge du moindre de leurs Domestiques; qu’il m’étoit fort indiferent s’il ajoutoit Foi à ce que je lui avois dit, ou non; que néanmoins, pour repondre aux Amitiez qu’il m’avoit faites, j’étois prêt à repondre à toutes les Objections qu’il voudroit me proposer, & que j’esperois de le contraindre par ce moien à rendre justice à ma veracité.
Mendez, qui étoit un Homme d’esprit, tacha par plusieurs Questions de me surprendre en Mensonge, mais voyant qu’il n’en pouvoit venir à bout, il commença à avoir meilleure opinion de ma sincerité ou de mon bon sens: il m’avoüa même qu’il avoit rencontré un Capitaine de Vaisseau Hollandois, qui lui avoit dit, qu’ayant mis pied à Terre dans une Isle ou Continent de la Nouvelle Hollande, il avoit vu un Cheval qui chassoit devant lui plusieurs Animaux ressemblans exactement à ceux que j’avois décrits sous le nom de Yahoos, avec quelques autres particularitez que le Capitaine Portugais disoit avoir oubliées, parce qu’il les avoit prises alors pour des Mensonges. Mais il ajouta, que puisque je faisois profession d’avoir un Attachement inviolable pour la Verité, je devois lui donner ma parole d’Honneur, que pendant tout le Voyage je n’atenterois pas à ma Vie, ou bien qu’il s’assureroit de moi jusqu’à ce que nous fussions arrivez à Lisbonne. Je le lui promis, en protestant en même Tems, qu’il n’y avoit point de mauvais Traitemens que je n’aimasse mieux essuyer que de retourner parmi les Yahoos.
Il ne nous arriva rien de fort remarquable pendant nôtre Voyage. Par Reconnoissance pour le Capitaine je me rendois quelquefois à la priére qu’il me faisoit de passer quelques Heures avec lui, & tâchois de cacher les sentimens de Haine & de Mepris que j’avois pour les Hommes: cependant ils m’échapoient de tems en tems, mais il ne faisoit pas semblant de les remarquer. Je passois la plus grande partie du jour seul dans ma Cabine, afin de m’épargner la vuë de quelqu’un de l’Equipage. Le Capitaine m’avoit souvent pressé de me défaire de mes vêtemens sauvages, & m’avoit ofert dequoi m’habiller de pié en cap; mais je refusai constamment cette ofre, ne voulant me couvrir de rien qui eut servi à un Yahoo. Je le priai seulement de me prêter deux chemises nettes, qui ayant été lavées depuis qu’il les avoit portées, ne pouvoient pas à mon Avis, me souiller si fort. Je mettois une de ces Chemises de deux en deux jours, & lavois moi même l’autre pendant cet intervalle.
Nous arrivâmes à Lisbonne le 5. Nov. 1715. Quand il falut mettre pié à Terre, le Capitaine me força à me couvrir de son Manteau, afin que la Canaille ne s’atroupat pas autour de moi. Je fus conduit à sa Maison, & à mon instante priére, logé dans l’Apartement le plus reculé. Je le conjurai de ne conter à personne ce que je lui avois dit touchant les Houyhnhnms, parce qu’une pareille Histoire ameneroit non seulement un nombre infini de gens chez lui pour me voir, mais m’exposeroit aussi à être mis en prison ou brulé par ordre de l’Inquisition. Le Capitaine gagna sur moi d’accepter un assortiment complet d’Habits nouvellement faits, mais je ne voulus pas permettre que le Tailleur me prit la mesure; cependant ils m’allérent assez bien, parce que Don Pedro étoit à peu près de ma Taille. Il me donna aussi quelques autres Hardes dont j’avois besoin; mais j’eus soin de les exposer pendant vingt quatre Heures à l’Air avant que de les mettre.