La semaine passée je permis pour la premiére fois à ma Femme de diner avec moi, à condition qu’elle se mettroit au bout le plus éloigné d’une longue Table. Ce n’est pas que je ne me souvienne que de certaines vieilles Habitudes avoient leur agrément; mais jusqu’à ce moment il m’a été impossible de m’aprocher d’un Yahoo sans craindre ses Grifes ou ses Dents.
Je me reconcilierois bien plus aisément avec l’Espece des Yahoos en general, s’ils n’avoient que ces Vices & ces Folies, qui sont en quelque façon l’Apanage de leur Nature. Je ne sens aucun mouvement de colère quand je vois un Avocat, un Fou, un Colonel, un Joueur, un grand Seigneur, un Politique, un Maquereau, un Medecin, un Suborneur, ou un Traitre. Tous ces gens joüent un Role naturel: Mais je ne me possede plus, quand je vois un Tas de Vices dans l’Ame & de Defauts dans le Corps, couronnez par le plus sot & le plus insolent Orgueil. J’ai beau y rêver, il m’est impossible de comprendre comment un tel vice peut loger dans le sein d’un tel Animal. Les sages Houyhnhnms qui ont toutes les belles Qualitez dont peut être ornée une Creature Raisonnable, n’ont point de mot pour exprimer ce vice dans leur Langue, parce qu’ils en sont incapables, & qu’ils n’en ont jamais remarqué dans leurs Yahoos. Mais moi, à qui la Nature Humaine étoit mieux connue, j’en ai aperçu quelques traces dans ces Bêtes.
Comme les Houyhnhnms font profession de n’obeir qu’à la raison, & de n’être gouvernez que par elle, ils ne tirent non plus vanité des bonnes Qualitez qu’ils possedent, que je pourois le faire d’avoir deux Bras ou deux Jambes: Avantage dont personne n’est assez fou pour se glorifier, quoi qu’il soit miserable sans cela. Si j’insiste un peu longtems sur ce sujet, c’est que je souhaiterois de tout mon cœur de rendre le commerce d’un Yahoo Anglois du moins suportable. Ainsi je prie ceux qui ne sont pas tout à fait exempts d’un vice si absurde de n’avoir pas l’impertinence de se jamais presenter à mes yeux.
FIN.