toute la nuit dans la Caverne où étoient mes provisions. La même Bruyére, qui me servoit de Chaufage, me tenoit lieu de Lit. Les cruelles inquietudes dont j’étois agité, m’empêchérent de fermer l’oeil de toute la nuit. Je considerois que je ne pouvois m’atendre qu’à une mort inévitable dans un lieu aride & desert comme celui où j’étois. Ces pensées m’acabloient si fort, que je n’eus pas le courage de me lever, & qu’avant que de sortir de ma Caverne, il faisoit déjà grand jour. Je me promenai quelque tems parmi les Rochers: le Ciel étoit fort serein & le Soleil si chaud, que je fus obligé d’en détourner les yeux: quand tout d’un coup cet Astre fut obscurci, à ce qu’il me paroissoit, d’une maniére tout à fait diferente, que lorsqu’un Nuage vient à le couvrir. Je tournai la tête, & aperçus entre moi & le Soleil un grand Corps opaque, qui aprochoit de l’Isle où j’étois. Ce corps me paroissoit être à la hauteur de deux miles, & il m’ôta la vuë du Soleil pendant six ou sept minutes. Je ne remarquai pas que l’Air fut beaucoup plus froid pendant cet intervale, ou le Ciel beaucoup plus obscurci, que si je m’étois tenu à l’ombre d’une haute Montagne. Ce corps continuant toujours à s’aprocher, je vis que c’étoit une substance ferme, & dont le dessous étoit fort uni. J’étois alors sur une hauteur à la distance de deux cent Verges du Rivage, & environ d’une Mile Angloise du corps dont je parle. Je pris alors ma Lunette d’aproche, & pus apercevoir distinctement plusieurs hommes se mouvants sur les Côtes de cette nouvelle Planète, mais il me fut impossible de distinguer ce qu’ils faisoient.
Cet Amour pour la vie, qui nous quite si rarement, excita en moi quelques sentimens de joye, & je conçus quelque espoir de sortir d’une maniére ou d’autre de l’afreuse situation où j’étois. Mais il me seroit dificile d’exprimer quel étoit en même tems mon étonnement, de voir en l’Air une Isle habitée par des Hommes, qui (à ce qu’il me paroissoit) pouvoient la hausser, la baisser, en un mot lui donner le Mouvement qu’ils vouloient; mais n’étant pas alors d’Humeur de philosopher sur ce Phenomene, je tournai toute mon atention à considerer quel cours l’Isle prendroit, parce qu’elle me paroissoit être arrêtée. Un instant après néanmoins, elle continua à s’aprocher, & j’en pus voir les côtez, environnez de diferentes suites de Galeries, & de montées mises à de certaines distances, pour descendre de l’une dans l’autre. Dans la galerie la plus basse je vis quelques personnes qui péchoient avec de longues lignes, & d’autres qui ne faisoient que regarder. Je leur fis signe en tournant mon Bonnet, (car il y avoit déjà quelque tems que mon chapeau étoit usé) & mon Mouchoir dessus ma tête. Quand ils furent à portée d’entendre ma Voix, je criai de toute ma force, & remarquai par les regards qu’ils jettoient de mon coté, & par les signes qu’ils se faisoient les uns aux autres, qu’ils m’avoient aperçu, quoi qu’ils ne repondissent pas à mon Cri. Mais je vis distinctement quatre ou cinq d’entr’eux qui montoient en grande hâte les degrez qui conduisoient au haut de l’Isle, & qui disparurent bien tôt. Je devinai qu’ils étoient envoyez pour aler recevoir des ordres touchant ma personne, & j’apris depuis que je ne m’étois pas trompé.
Le nombre des spectateurs devenoit plus grand d’instant à autre, & en moins d’une demie heure l’Isle se trouva placée de maniére que la Galerie la plus basse me parut parallèle à la hauteur où j’étois, quoi qu’éloignée d’environ cent verges. Je me mis alors dans l’attitude d’un supliant, & leur adressai la parole du ton du monde le plus humble, mais je ne reçus point de réponse. Ceux qui étoient le plus près vis à vis de moi, paroissoient des personnes de distinction à en juger par leur Habit. Ils me régardoient souvent, & sembloient causer ensemble avec aplication. A la fin un d’eux m’adressa quelques mots dans une langue qui avoit quelque raport avec l’Italien. J’exprimai ma reponse en cette derniere langue, dans l’esperance que du moins le son en plairoit davantage à leurs oreilles. Quoi que nous ne nous entendissions point, l’état où j’étois fit que tout le monde comprit aisément ce que je voulois dire.
Ils me firent signe de descendre du Rocher, & de me rendre au Rivage, ce que je fis; apres quoi l’Isle volante fut dirigée dans son mouvement de maniére, qu’une Chaine ayant été descendue de la Galerie la plus basse, avec un siége attaché au bout, je m’y atachai & fus tiré en haut par des poulies.
CHAPITRE II.
Description des Laputiens. Quelles sortes de sciences sont en vogue chez eux. Idée abregée du Roi & de sa Cour. Maniére dont l’Auteur y est reçu. Craintes & inquiétudes auxquelles les Habitans sont sujets. Description des Femmes.
A Peine eus-je mis pied à Terre, que je fus entouré par une foule de peuple, mais ceux qui étoient le plus près de moi paroissoient être quelque chose de plus. Ils me contemplérent avec toutes les marques possibles d’etonnement, & je crois qu’ils ont eu lieu de dire la même chose de moi, n’ayant jamais de ma vie vu des Hommes dont l’Habillement, la contenance & les maniéres m’ayent paru plus singuliéres. Ils panchent tous la Tête du côté droit, ou du côté gauche; Un de leurs yeux est tourné vers la Terre, & un autre vers leur Zenith. Leurs habits exterieurs sont ornez de figures de Soleils, de Lunes, d’Etoiles, de Violons, de Flutes, de Harpes, de Trompettes, de Guitares, de Clavecins, & de plusieurs autres Instrumens de Musique inconnus en Europe. Je vis ici & là quelques Hommes, qui avoient l’air d’être des Valets, & qui avoient une Vessie pleine d’air atachée comme un Fleau au bout d’un court baton, qu’ils tenoient entre leurs mains. Dans chaque Vessie il y avoit quelques pois sechez, ou quelques petits cailloux (à ce qui me fut dit depuis. ) Ils se servoient de ces Vessies pour fraper sur la bouche & sur les oreilles de ceux qui étoient proche d’eux, pratique dont il me fut impossible de concevoir alors l’utilité; mais j’apris dans la suite que ce Peuple est si acoutumé à s’enfoncer & à se perdre dans de profondes meditations, qu’il leur est impossible de parler ou d’écouter les Discours des autres, s’ils ne sont reveillez par quelque atouchement à la bouche ou aux organes de l’Ouïe: Voila pourquoi ceux qui sont en état de faire cette depense, ont toujours un pareil Reveilleur (ils l’apellent Climenole) dans leur Famille, en guise de Domestique, & dont ils sont toujours acompagnez quand ils sortent, ou quand ils vont rendre quelque visite. Son Emploi est, dans une compagnie de trois ou quatre personnes, de passer doucement sa Vessie sur la bouche de celui qui veut parler, & sur l’oreille droite de celui ou de ceux à qui il adresse la parole. Ce Reveilleur doit aussi acompagner son Maitre quand il se promène, & lui donner dans de certaines ocasions un petit coup sur les yeux, parce qu’il est continuellement si fort ocupé de ses meditations, qu’il seroit sans cela en danger manifeste de tomber dans quelque précipice, & de donner de la tête contre chaque Poteau: ou bien de tomber dans la Ruisseau ou d’y faire tomber les autres.
Ce Detail étoit necessaire, parce que mes Lecteurs, si je n’y étois pas entré, auroient été aussi embarassez que moi à comprendre le procédé de ces gens, quand ils me firent monter par le moyen de plusieurs Escaliers jusqu’au haut de l’Isle, & qu’ils me conduisirent de là au Palais Royal. Pendant que nous montions, ils oubliérent plusieurs fois le sujet de leur commission, & me plantérent là, jusqu’à ce qu’ils fussent revenus à eux par le secours de leurs Reveilleurs; Car aucun ne paroissoit frapé de ce que mon habillement & mon air devoient avoir d’étrange à leurs yeux, ni même par les Aclamations du Vulgaire, dont l’ame n’étoit pas si susceptible de Speculations abstraites.
A la fin nous arrivames au Palais, & entrames dans la Chambre de presence, où nous vîmes le Roi sur son Thrône, & à chacun de ses côtez plusieurs personnes du premier rang. Devant son Trône étoit une grande Table remplie de Globes, de Spheres, & d’Instrumens de Mathematiques de toutes les sortes. Sa Majesté ne fit pas la moindre atention à nous, quoi que le Concours de tous ceux qui apartenoient à la Cour rendit nôtre entrée assez bruyante. Mais il étoit alors profondement ocupé à chercher la solution d’un problême, qu’il ne trouva qu’une heure après. Il y avoit à chacun de ses côtez un jeune Page avec une Vessie à la main; quand ces Pages virent que la Demonstration étoit trouvée, un d’eux lui donna un petit coup sur la bouche, & l’autre sur l’oreille droite, ce qui le fit tressaillir comme quelqu’un qu’on reveille tout d’un coup; après quoi ayant jetté les yeux sur moi & sur ceux au milieu de qui j’etois, il se rapela l’ocasion de nôtre venue, dont on lui avoit parlé auparavant. Il dit quelques mots, qu’il eut à peine prononcez, qu’un jeune homme, qui tenoit à la main une Vessie, telle que je l’ai décrite, vint se mettre à mon côté, & m’en donna quelques coups sur l’oreille droite; mais je tachai de lui faire comprendre par signes, que je n’avois pas besoin du secours de cet Instrument; ce qui, à ce que j’apris dans la suite, donna au Roi & à toute sa Cour une idée peu avantageuse de mon genie. Sa Majesté autant que je pus le conjecturer, me fit quelques Questions, & moi de ma part je lui parlai toutes les Langues que je savois. Quand nous fumes convaincus de part & d’autre que nous ne pouvions nous entendre, je fus conduit par ordre du Roi dans un Apartement de son Palais (ce Prince ayant surpassé tous ses Predecesseurs en hospitalité à l’egard des Etrangers, ) où deux Laquais eurent ordre de me servir. On m’aporta à diner, & quatre Seigneurs, que je me souvenois d’avoir vus aupres de la personne du Roi, me firent l’honneur de manger avec moi. Nous eumes deux services de trois plats chacun. Le premier service consistoit dans une Epaule de mouton, taillée en Triangle Æquilatére, une piece de Bœuf en Rhomboide, & un Boudin en Cycloide. L’autre étoit de deux Canards en forme de Violons, de quelques Saucisses en forme de Flutes, & d’une Poitrine de Veau en forme de Harpe. Les Valets coupérent nôtre pain en Cones, en Cylindres, en Parallelogrammes, & en plusieurs autres Figures de Mathematiques.
Pendant que nous étions à table, je pris la liberté de demander le nom de plusieurs choses, & ces Seigneurs moyenant l’assistance de leurs Reveilleurs, eurent la bonté de me les dire, dans l’esperance que j’aurois une admiration infinie pour leur habileté, si je pouvois parvenir à lier conversation avec eux. Je fus bientôt en état de demander du pain, à boire, & d’autres choses dont j’avois besoin.