Personne ne s’occupait plus de la malheureuse Sisa ni de ses fils.
Crisóstomo Ibarra avait télégraphié du chef-lieu de la province pour saluer la tante Isabel et sa nièce, mais sans leur expliquer la cause de son absence. Beaucoup croyaient qu’on l’avait arrêté à cause de sa conduite envers le P. Salvi dans l’après-midi de la Toussaint. Mais les commentaires changèrent de ton lorsque, le soir du troisième jour, on le vit descendre d’une voiture devant la petite maison de sa fiancée et saluer courtoisement le prêtre qui s’y rendait lui aussi.
C’était un délicieux petit nid parmi les orangers et les ilang-ilang. Nous y retrouvons les deux jeunes gens accoudés à une fenêtre d’où l’on voyait le lac. Des fleurs et des plantes grimpantes, s’enroulant autour des roseaux et des fils métalliques disposés pour les recevoir, répandaient à l’entour leur ombre fraîche et leur parfum léger.
Ils causaient: leurs lèvres murmuraient des mots plus doux que le bruissement des feuilles et plus parfumés que l’air tout imprégné des aromes du jardin. C’était l’heure où les sirènes du lac, profitant des ombres du crépuscule rapide, sortaient des flots leurs têtes rieuses pour admirer et saluer de leurs chants le soleil moribond. Ibarra disait à son amie:
—Demain, avant que l’aube paraisse, ton désir sera satisfait. Je disposerai tout dès cette nuit pour que rien ne manque.
—Alors j’écrirai à mes amies pour les inviter. Fais en sorte que le curé ne vienne pas!
—Pourquoi?
—Parce qu’il semble qu’il me surveille. Ses yeux creux et sombres me font mal; quand il les fixe sur moi, j’ai peur. Quand il me cause il a une voix... il me parle de choses si extraordinaires, si incompréhensibles, si étranges... un jour il m’a demandé si je n’avais pas rêvé à des lettres de ma mère; je crois qu’il est à moitié fou. Mon amie Sinang et Andeng, ma sœur de lait, disent qu’il est un peu... atteint, parce qu’il ne mange pas, ne se baigne pas et vit constamment dans l’ombre. Arrange-toi pour qu’il ne vienne pas.
—Nous sommes forcés de l’inviter, répondit Ibarra pensif. Les habitudes du pays nous y obligent; il vient chez toi et, de plus, sa conduite avec moi a été pleine de noblesse. Quand l’Alcalde l’a consulté sur l’affaire dont je t’ai parlé, il n’a eu que des louanges pour moi et n’a pas fait la moindre réclamation: mais je vois que tu es contrariée; je prendrai soin qu’il ne puisse nous accompagner.
On entendit des pas légers: c’était le curé qui s’approchait, un sourire forcé sur les lèvres.