—Mon Dieu! sainte Marie! l’eau entre déjà, s’écria une vieille.
Il y eut un petit tumulte, les unes poussaient des cris, les autres se préparaient à sauter à l’eau.
—Assurez bien les étoupes, là! continuait Albino en montrant l’endroit où étaient les jeunes filles.
—Où donc? où donc? nous ne savons pas! Par pitié venez nous montrer ce qu’il faut faire! imploraient les femmes tremblantes.
Il fallut que cinq jeunes gens passassent dans l’autre barque pour rassurer les mères effrayées. Singulier hasard! un endroit dangereux se trouvait à côté de chaque jeune fille; du côté des vieilles dames pas une voie d’eau ne menaçait la sécurité commune. Et plus singulier hasard encore! Ibarra avait dû se placer près de Maria Clara, Albino près de Victoria, chacun près de sa préférée. La tranquillité revint régner du côté des prévoyantes mères; mais de ce côté seulement.
L’eau était complètement tranquille, les champs de pêche peu éloignés, l’heure très matinale, aussi fut-il décidé d’abandonner les avirons et de se mettre à déjeuner. L’aurore illuminant déjà l’espace, on éteignit les lanternes.
La matinée était belle, la lumière qui tombait du ciel et celle que reflétaient les eaux faisaient briller la surface du lac; de là une clarté illuminant tout, ne produisant presque pas d’ombres, une clarté fraîche, saturée de couleurs, comme on en devine parfois dans quelques marines.
Presque tous étaient joyeux, ils respiraient la légère brise qui commençait à s’élever; les vieilles dames elles-mêmes, toujours surveillant et grondant, riaient et se divertissaient entre elles.
—Te souviens-tu, disait l’une d’elles à la Capitana Ticá, du temps où nous étions encore jeunes filles et où nous allions nous baigner dans la rivière? Nous descendions le courant dans de petites barques faites d’écorce de platane, nous emportions des fruits et des fleurs parfumées. Nous portions chacune une petite bannière où se lisaient nos noms...
—Et quand nous revenions à la maison, ajoutait l’autre sans la laisser terminer, nous trouvions les ponts de bambou détruits et nous étions forcées de passer les ruisseaux à gué... les brigands!