De moment en moment retentissent joyeusement les cloches, ces mêmes cloches qui si tristement tintaient il y a quelques jours. Des roues de feu et des boîtes à pétards tonnent dans l’air; le pyrotechnicien indigène, qui apprend son art sans maître connu, va déployer son habileté: il prépare des taureaux, des châteaux de feu avec feux de Bengale, des ballons de papier gonflés par l’air chaud, des roues étincelantes, des bombes, des fusées, etc.
Des accords lointains résonnent; tous les bambins du pueblo courent aux environs pour recevoir les bandes de musiciens et leur faire escorte. La musique de Pagsanghan, propriété du notaire, ne doit pas manquer non plus que celle du pueblo de S. P. de T., célèbre alors par son chef d’orchestre, le maestro Austria, le vagabond cabo Mariano, qui, dit-on, porte la renommée et l’harmonie à la pointe de son bâton. Les dilettanti font l’éloge de sa marche funèbre, El Sauce (le Saule), et déplorent qu’il n’ait pu recevoir une véritable éducation musicale, car son génie aurait été la gloire de son pays.
La fanfare entre dans le pueblo en jouant des marches enlevantes; elle est suivie de gamins loqueteux ou à moitié nus: l’un a la chemise de son frère, l’autre le pantalon de son père. Dès qu’un morceau a cessé, ils le savent de mémoire, le fredonnent, le sifflent avec une rare justesse et déjà donnent leur appréciation.
Pendant ce temps, en charrettes, en calèches, en voitures de toutes sortes, arrivent les parents, les amis, les inconnus, les joueurs décidés au besoin à violenter la chance, amenant leurs meilleurs coqs, munis de sacs d’or, disposés à risquer leur fortune sur le tapis vert ou dans l’enceinte de la gallera.
—L’alférez a cinquante pesos chaque soir! murmurait un homme petit et rondelet à l’oreille des nouveaux arrivés. Capitan Tiago va venir et tiendra la banque, Capitan Joaquin apporte dix-huit mille. Il y aura liam-pô: le Chinois Carlo le fait avec un capital de dix mille. De gros joueurs viennent de Tanauan, de Lipa et de Batangas comme aussi de Santa Cruz. On va faire grand! on va faire grand! Mais prenez-vous le chocolat?... Cette année Capitan Tiago ne nous plumera pas comme la dernière fois: je n’ai dépensé que trois messes d’actions de grâce et j’ai un mutyâ[6] de cacao. Et comment va la famille?
—Très bien, très bien! merci! répondaient les étrangers; et le P. Dámaso?
—Le P. Dámaso prêchera le matin et sera au jeu le soir avec nous.
—Tant mieux! il est hors de danger maintenant?
—Nous en sommes sûrs! De plus, c’est le Chinois qui lâche...
Et le petit homme remua ses doigts comme s’il comptait de la monnaie.