A huit heures et demie la procession sortit à l’ombre de la tenture de cotonnade. C’était exactement celle de la veille avec, en plus, comme nouveauté, la Confrérie du Vénérable Tiers Ordre. Des vieux, des vieilles et quelques jeunes femmes à démarche de vieilles, se montraient en longs habits de guingon; les pauvres les portaient en toile, les riches en soie ou même en véritable guingon franciscain; ils les choisissaient parmi ceux qu’avaient le plus usés les Révérends Moines Franciscains. Tous ces habits sacrés étaient authentiques; ils venaient du couvent de Manille où le peuple les acquiert par charité, en échange d’un prix fixe[4], s’il est permis d’employer ici le langage des boutiques. Ce prix fixe peut augmenter mais ne peut jamais diminuer. Ce même couvent et celui de Santa Clara vendent aussi d’autres habits qui possèdent, en plus de la grâce toute spéciale de procurer beaucoup d’indulgences aux morts qu’on y ensevelit, la grâce plus spéciale encore de coûter d’autant plus cher qu’ils sont plus vieux, plus râpés, plus hors d’usage. Nous écrivons ceci pour renseigner les lecteurs pieux qui voudraient faire usage de ces reliques sacrées et aussi pour apprendre à quelque gueux de drapier courant après la fortune, qu’en envoyant aux Philippines un chargement d’habits mal cousus et crasseux, ils s’y vendront encore seize pesos, et même plus, selon qu’ils paraîtront plus ou moins en guenilles.
Saint Diego de Alcalá était traîné dans un char orné de plaques d’argent repoussé. Le saint, suffisamment sec avait un buste en marbre d’une expression sévère et majestueuse, malgré son abondante tignasse tonsurée, frisée comme celle des nègres. Son vêtement était de satin brodé d’or.
Notre vénérable Père Saint François suivait, puis la Vierge, dans le même équipage que la veille; mais cette fois, sous le dais, marchait le P. Salvi et non plus l’élégant P. Sibyla aux manières distinguées. Toutefois, si le P. Salvi n’avait pas la belle allure de son rival, il le surpassait en onction: les mains jointes, les yeux baissés, le corps à demi courbé, il édifiait la foule par son humble et mystique attitude. Le dais était porté par les cabezas de barangay eux-mêmes, suant de satisfaction en se voyant à la fois demi-sacristains, recouvreurs d’impôts, rédempteurs de l’humanité vagabonde et pauvre et, par conséquent, Christs au petit pied, donnant leur sueur sinon leur sang pour racheter les péchés des hommes. Le vicaire, en surplis, allait d’un char à l’autre, portant l’encensoir dont il envoyait par instant la fumée vers les narines du curé qui se faisait alors plus sérieux et plus grave encore.
Ainsi, lentement et posément, la procession s’avançait au son des cloches, des cantiques et des religieux accords éparpillés dans l’air par les orchestres qui suivaient chaque char. Entre temps, le Frère principal distribuait avec une louable sollicitude des cierges que nombre de fidèles emportaient chez eux; c’était de la lumière pour jouer aux cartes pendant quatre soirées. Dévotement les curieux s’agenouillaient au passage du char de la Mère de Dieu et récitaient avec ferveur des Credo et des Salve.
Le char s’arrêta en face d’une maison aux fenêtres ornées de riches tentures où se montraient l’Alcalde, Capitan Tiago, Maria Clara, Ibarra, divers Espagnols et des jeunes filles. Le P. Salvi leva les yeux, mais ne fit pas le plus petit geste de salut, le moindre signe de reconnaissance; un instant seulement il se redressa, et sa chape tomba sur ses épaules avec plus de grâce et d’élégance.
Dans la rue, sous la fenêtre, une jeune fille au visage sympathique, vêtue avec beaucoup de luxe, portait dans son bras un enfant en bas âge. Elle devait être nourrice ou bonne d’enfants, car le bébé était blanc et blond et elle brune, avec des cheveux plus noirs que du jais.
En voyant le curé, le pauvre poupon tendit ses petites mains, sourit de ce rire de l’enfance qui ne cause pas de douleurs et n’est jamais causé par elles et, balbutiant, au milieu d’un court silence, il cria: Pa...pa! papa! papa!
La jeune fille tressaillit, posa précipitamment sa main sur la bouche du bébé, et, confuse, s’éloigna en courant. L’enfant se mit à pleurer.
Les gens à l’esprit malin se regardèrent, les Espagnols qui avaient vu cette courte scène sourirent. La pâleur naturelle du P. Salvi se changea en un ton de coquelicot.
Et cependant les rieurs avaient tort: cette femme était une étrangère et le curé ne la connaissait pas.