—Feli... Fele... File...
Poum! crracc! la chaise s’abattit avec le mot.
Et la leçon se termina par des coups de poing, des gifles, des coups de griffes, etc. Le caporal l’empoigna par les cheveux, elle le prit par la barbiche, puis par n’importe où—elle ne pouvait mordre, ses dents n’étant pas solides—; il poussa un cri, la lâcha, lui demanda pardon, le sang coula, il y eut un œil plus rouge que l’autre, une chemise en morceaux, elle cracha beaucoup de choses, mais Filipinas ne sortit point.
Chaque fois qu’il s’agissait du langage, de pareilles scènes se renouvelaient. Le caporal, en jugeant les progrès linguistiques de sa femme, calcula avec douleur qu’avant dix ans elle aurait perdu complètement l’usage de la parole. C’est ce qui arriva. Quand ils se marièrent elle connaissait encore le tagal et se faisait comprendre en espagnol; maintenant, elle ne parlait aucun idiome; elle s’était attachée au langage des gestes, choisissant toujours les plus bruyants et les plus contondants.
Sisa, donc, avait eu la chance de ne point la comprendre. Les plis de son front se desserrèrent un peu, un sourire de satisfaction anima sa figure; du moment qu’on ne l’entendait pas, c’est qu’elle ne savait pas le tagal, elle était donc véritablement orofea.
—Dis à cette femme qu’elle chante! commanda-t-elle à l’ordonnance, elle ne me comprend pas, elle ne connaît pas l’espagnol!
La folle comprit l’ordonnance et commença la Chanson de la Nuit.
D’abord Da. Consolacion écoutait avec un rire moqueur, mais peu à peu le rire s’effaça de ses lèvres, elle devint attentive, puis sérieuse et quelque peu réfléchie. La voix, le sens des vers, la musique du chant, tout l’impressionnait: ce cœur aride et sec était cette fois altéré de pluie. Elle comprenait bien: «La tristesse, le froid et l’humidité qui descendent du ciel enveloppés dans le manteau de la nuit», lui paraissaient descendre sur son cœur, «la fleur fanée et flétrie qui durant le jour, avait étalé ses splendeurs et cherché l’admiration, pleine de vanités, à la chute du jour, repentie et détrompée, fait un effort pour élever ses pétales desséchés vers le ciel, demandant un peu d’ombre pour s’y cacher et mourir, dans la raillerie de la lumière qui l’a vue dans sa pompe, qui rirait de la vanité de son orgueil, mendiant aussi une goutte de rosée qui pleurait sur elle. L’oiseau des nuits laisse sa solitaire retraite, le creux du tronc noueux, il trouble la mélancolie des forêts...»
—Non, ne chante pas! s’écria, en parfait tagal, l’alféreza qui se leva agitée; ne chante pas; ces vers m’ennuient!
La folle se tut; l’ordonnance murmura: «Aba! elle sait paler tagal!» et il regarda sa patronne plein d’admiration.